Miss Charity.

DSC06786Instant BD très agréable… Miss Charity, cette petite fille imaginée par Marie-Aude Murail, est un régal. J’avais adoré le roman à sa sortie, roman déjà accompagné de dessins. Charity est une petite fille comme presque tous les enfants : elle déborde de curiosité, d’envie d’escapades mais voilà… elle vit à Londres dans les années 1880 et dans la bonne société une petite fille doit savoir faire du piano, parler plusieurs langues… Laissée aux soins de sa bonne Tabitha, Charity s’ennuie. Alors dans sa nursery, elle recueille toutes sortes d’animaux, une souris, un rat, un écureuil, des oiseaux, un lapin, une grenouille… elle se passionne pour ces petits êtres et prend de plus en plaisir à aller dans la nature. Sa préceptrice Blanche lui fait découvrir l’aquarelle. Charity peint alors, se découvre une passion pour la mycologie, se rend au muséum, utilise son microscope pour observer ses petites bêtes et notamment son cher lapin, l’adorable Peter (Marie-Aude Murail rend hommage dans son roman à Beatrix Poter)..

Cette bande dessinée est le premier volume (scénario de Loïc Clément – et j’ai déjà hâte de lire les autres); j’ai aimé retrouvé cette petite fille si peu conventionnelle et les dessins d’Anne Montel illustrent merveilleusement cette histoire. Ils sont tout en raffinement, en douceur. Les tons pastels dominent cette oeuvre à l’atmosphère naturaliste, les dessins de Charity se promenant dans la nature sont une merveille et la bande dessinée montre très bien qu’une personnalité forte se forge au fur et à mesure de ses promenades.

David Copperfield. Charles Dickens

DSC06666Qu’il est dur de parler de ce roman, ce pavé qui m’a accompagné presque un mois. Tout d’abord j’ai retrouvé avec délice la plume de Charles Dickens (j’ai un souvenir splendide de De grandes espérances ❤ ), à la fois humoristique, tendre, distillant quelques informations et quelques scènes dramatiques pour nous donner envie de poursuivre… Dickens est un conteur.

Véritable roman de formation, David Copperfield est un roman dense où les péripéties sont très nombreuses. On croise de très nombreux personnages mais en même temps Dickens centralise son roman autour de quelques figures, des personnages hauts en couleur : la fidèle Agnès, sa tante, la tendre Peggoty, l’ami Steerforth, la candide Dora… Ce roman est celui de l’accomplissement de Dickens, celui où son héros est beaucoup de lui-même, celui qui a la plus grande part autobiographique. D’ailleurs Dickens dit de son roman qu’il est son préféré. Orphelin de père, le jeune David est séparé de sa mère pour l’internat puis envoyé à l’usine et laissé à lui-même. A lui de devenir le héros de sa propre vie. J’ai adoré la partie où David est petit, ses premiers pas à Londres, les scènes avec sa mère, j’ai trouvé les premiers chapitres très tendres et puis le roman prend une autre tournure. David doit apprendre à se débrouiller (bien qu’il aura toujours le soutien de sa tante, quelle femme !) et puis quel délice que les scènes avec Dora, personnage qui m’agaçait au début (un tantinet égoïste et un peu niaise) mais finalement je me suis laissée attendrir. Enfin j’ai adoré les derniers chapitres,à nouveau des scènes émouvantes.David Copperfield 2 J’ai donc un peu de mal à abandonner David. Je vais peut-être me replonger dans les biographies de Dickens, j’ai celle de Jean-Pierre Ohl et celle de Marie-Aude Murail.

Merci ma chère Romanza avec qui j’ai partagé cette lecture et sans laquelle je n’aurais pas osé aborder cette oeuvre monumentale.

« Quand je foule de nouveau ces mêmes lieux, je ne m’étonne pas de voir marcher devant moi un enfant innocent que je suis d’un regard apitoyé, un enfant romanesque qui, de ces étranges aventures et de ces sordides, se crée un monde imaginaire. » (chapitre XI)

La petite fille du Vel d’Hiv. Annette Muller

La petite fille du Vel d'HivToujours dans les lectures pour mes élèves… Je viens de découvrir ce court roman autobiographique qui raconte l’histoire d’Annette, 9 ans, une des rares enfants à avoir survécu à la rafle du Vel d’Hiv en Juillet 1942. Annette raconte la rencontre de ses parents, son quotidien de petite fille au début de la guerre, puis les changements, l’étoile juive, l’interdiction d’aller à la bibliothèque, et comment une nuit des soldats sont venus les chercher, elle, sa mère et ses trois frères ; elle raconte la panique de sa mère, cette femme si digne, si forte, comme elle se met à genoux à supplier les soldats, à les implorer d’épargner les enfants; elle raconte comment il faut se préparer comment vite, comment un soldat jette sa poupée reçue pour son anniversaire quelques semaines plus tôt. Elle raconte le regroupement au vélodrome d’hiver, elle décrit les corps entassés, la promiscuité, l’absence d’hygiène, les pleurs, les cris, la faim qui tiraille, qui déchire, qui tue ; l’absence des hommes (son père s’était caché pensant que les femmes et les enfants seraient protégés). Elle décrit les séparations entre les mères déportées pour aller travailler et les enfants envoyés « ailleurs », la perspective des camps de Beaune-La-Rolande, Drancy, Pithiviers… elle décrit comment sa mère parvient à faire échapper les deux aînés, son petit frère Michel et elle étant trop jeunes pour fuir dans Paris.

Annette raconte donc ce parcours et puis la suite… les départs et puis la pension catholique: les leçons, les dortoirs, les autres enfants de déportés. Elle raconte comment elle a survécu, comment ils ont survécu et comment ils attendaient leur mère lors des retours des déportés… cet espoir qui s’amenuise, sa peine  et sa culpabilité d’avoir refusé de dormir près de sa mère une dernière nuit…Elle raconte les bombardements et les nuits dans les caves. 

C’est un récit très digne, le regard d’une fillette sur cette enfance et sa vie en pension catholique. Se cacher, oublier son identité juive, oublier pour survivre… La préface écrite par Hélène Mouchard-Zay est très intéressante, elle y explique l’histoire de ce texte : le refus des éditeurs dans les années 70 et puis un long chemin jusqu’à la publication de ce texte en 1991. C’est touchant, c’est poignant.

« A Rachel Muller, ma mère, dont il reste un nom  gravé sur le monument de Beaune-La-Rolande. »

« Les dernières fois que nous sommes allés à Bobigny, quand en descendant de l’autobus, nous prenions la longue route étroite […] nous apercevions au loin, se dressant dans le ciel bleu, des tours noires gigantesques. C’étaient les tours de Drancy. Les tours des Juifs. On le savait, on en parlait à voix basse. Drancy-les-tours, Drancy-le-trou-aux-Juifs où se passaient des choses horribles, innommables. […] Beaucoup de Juifs autour de nous disparaissaient. Ils étaient là et, subitement, ils n’étaient plus là. On les mettait dans ces tours d’où ils ne revenaient jamais. Un voile épais de mystère, de murmures effrayés, de larmes, les recouvrait. » (p. 55)

La vraie vie. Adeline Dieudonné

La vraie vieJe le vois partout depuis la rentrée littéraire. J’avais entendu Adeline Dieudonné dans La Grande Librairie cet automne. Depuis je l’avais dans un coin de ma tête mais j’attendais un peu… et surtout j’évitais de lire les chroniques sur ce roman, histoire de ne rien savoir pour le découvrir. Jusqu’au jour où il était posé à la bibliothèque comme s’il m’attendait… et voilà. Retour à la maison.

La vraie vie fait sûrement partie de ces lectures qu’on attend, de ce coup de cœur qui semble annoncé… je ne peux pas parler de coup de cœur, et pourtant l’histoire est gravée en moi. j’ai des images très fortes de cette histoire, de cette famille… plutôt comme une gêne, une sensation assez désagréable qui me reste après cette lecture (ce qui en fait une lecture (et un livre) remarquable !).

C’est un roman réaliste qui fait froid dans le dos, qui glace un peu, qui dérange, qui fait mal au ventre. Parce qu’on sait. Parce qu’on sait que cette vie existe. Parce qu’on sait que des enfants vivent cela. Parce qu’on sait que ce drame social ressemble trop à une certaine réalité.

Dans un petit lotissement, vivent la narratrice, son petit frère Gilles, avec leur mère, transparente et crainte, soumise aux humeurs de son époux. Après un traumatisme, la narratrice tente de faire retrouver le sourire à son frère: « Chaque soir, le visage en viande dans ma tête. Chaque soir, ce craquement dans les yeux de mon petit frère. […] Et chaque soir, je me suis répété que e n’était pas grave, que j’étais juste dans la branche ratée de ma vie et que tout ça était destiné à être réécrit. » (p.43) C’est sans compter sur la vie qui est glauque et tragique, sur ce père effroyable et effrayant. Le personnage du père est particulièrement sordide. Malgré tout, la narratrice, jeune fille déterminée, tente de survivre, d’évoluer, de progresser et d’échapper à la destinée qui lui semble vouée. : « Je commençais à comprendre que la moindre volonté de ma part risquait d’éveiller son animosité. Il attendait de moi que je devienne comme ma mère. Une enveloppe vide, dépourvue de désir. Il ne savait pas qui était sa fille. Mais, à treize ans, je restais à sa merci. Il allait donc falloir le tromper, jusqu’à ce que je sois en âge de vivre loin de lui. » (p.136)

Je ne sais pas quoi dire sur ce roman… les mots sont durs, les scènes vibrantes, l’histoire tragique… un drame social moderne mais en même temps une belle ode à la féminité et à la relation frère-sœur, la petite lueur d’espoir.

« Les histoires, elles cherchent à mettre dedans tout ce qui nous fait peur, comme ça, on est sûr que ça n’arrive pas dans la vraie vie. » (p.17)

La promesse de l’aube. Romain Gary

la-promesse-de-laube1.jpgJ’ai enfin lu ce grand classique de la littérature française que je n’avais jamais ouvert. Pourtant j’adore les autobiographies… mais voilà c’est chose faite. J’ai profité de cette semaine de vacances à la maison pour le lire et je dois reconnaître que je l’ai dévoré. Je l’ouvrais dès que je pouvais. Je n’ai jamais lu Romain Gary, j’ai donc découvert sa vie, le début et son écriture que j’ai trouvé chaleureuse et douce. Ce récit  m’a passionné. Romain Gary a une vie incroyable, digne d’un roman. Dans cette édition de Gallimard, le récit est accompagné des dessins de Joann Sfar. C’est un complément très agréable. Je vous mets quelques illustrations, j’ai trouvé cela magnifique et ça allège la lecture. Je ne sais pas trop comment dire, mais l’alternance entre la lecture et les dessins confère un rythme de lecture très particulier et que j’ai apprécié. 

La Promesse de l’aube, c’est donc le récit autobiographique de Romain Gary. Mais c’est surtout le récit d’un amour fou car ce qui frappe c’est la relation avec sa mère. La mère est un véritable personnage. Un être entier,  extravaguant, totalement investi pour sa progéniture, elle est souvent excessive et adopte des réactions démesurées qui gêne son fils. C’est une mère castratrice persuadée de bien faire. Persuadée aussi que son fils est destiné à un avenir glorieux.  Persuadée que son fils sera un héros. Persuadée que son fils sera Ambassadeur de France. Et ce fils essaye, tant bien que mal, de réaliser la promesse faite à l’aube de sa vie. Incroyable cette croyance qu’elle a, ce désir à ce que son fils soit connu et reconnu pour quelque chose. Alors il s’essaie à tous les arts : peinture, musique, écriture, danse… finalement ce sont peut-être les circonstances qui lui procureront la gloire. La guerre est déclarée, il est aviateur. Il deviendra sûrement un as, un de ces aviateurs qui abattront bon nombres d’avions ennemis.

« Toutes ces mésaventures firent que je m’enfermais de plus en plus dans ma chambre et que je me mis à écrire pour de bon. Attaqué par le réel sur tous les fronts, refoulé de toutes parts, me heurtant partout à mes limites, je pris l’habitude de me réfugier dans un monde imaginaire et à y vivre, à travers les personnages que j’inventais; une vie pleine de sens, de justice et de compassion. » (p.215)

Toute sa vie, Romain Gary sent cette présence, entend cette voix. Tous ses actes et toutes ses pensées sont réalisés pour faire plaisir à sa mère, pour la rendre heureuse et fière. Cette relation est obsédante entre la mère et son fils. La Promesse de l’aube est le récit puissant qui relate cette relation.

IMG_8757« Il n’est pas bon d’être tellement aimé, si jeune, si tôt. Ça vous donne de mauvaises habitudes. On croit que c’est arrivé. On croit que ça existe ailleurs, que ça peut se retrouver. On compte là-dessus. On regarde, on espère, on attend. Avec l’amour maternelle, la vie vous fait à l’aube une promesse qu’elle ne tient jamais. » (p.61)

Gros coup de cœur pour l’édition qui est somptueuse ! Les pages sont épaisses et douces, elles son très agréables à manipuler ce qui compense largement le fait que ce ne soit pas un format très pratique.

Chagrin d’école. Daniel Pennac

Chagrin d'école 1Chagrin d’école fut une relecture, un besoin de retourner à ce livre dont je me souvenais sans vraiment me souvenir. Je me souvenais m’être retrouvée souvent dans les mots de Pennac tout en étant en plein accord avec ses propos. L’histoire avec Daniel Pennac a commencé pour moi en 3e avec La Fée Carabine… je me rappelle mon étonnement devant la langue vulgaire présente… alors comment ne pas souvenir lorsqu’il l’évoque dans cette oeuvre.

Mais Pennac c’est aussi cet élève, ce cancre qui ne comprend pas grand chose et qui finalement devient prof: « la vraie nature du « ça » résiderait dans l’éternel conflit entre la connaissance telle qu’elle se conçoit et l’ignorance telle qu’elle se vit : l’incapacité absolue des professeurs à comprendre l’état d’ignorance où mijotent leurs cancre, puisqu’ils étaient eux-mêmes de bons élèves, du moins dans la matière qu’ils enseignent ! » (p.296) J’ai beaucoup aimé la réflexion de Pennac autour de la difficulté d’enseigner et d’appréhender l’élève en difficulté. La métaphore de l’élève-oignon est très éclairante et tellement vraie : chaque élève arrive ses couches « de chagrin, de peur, d’inquiétude, de rancœur, de colère, d’envies inassouvies, de renoncement furieux »… les élèves arrivent avec ce « fardeau » (p.70) qu’il faut poser afin de pouvoir commencer à apprendre. La réflexion autour de la douleur de ne pas réussir est tellement vrai (et souvent on oublie cette souffrance). Il utilise son passé de cancre pour enseigner. Sans être cancre, je n’étais pas une « bonne » élève, je luttais, je m’efforçais de bien savoir sans avoir compris comment m’y mettre mais, et Pennac a raison « Il suffit d’un professeur – un seul ! – pour nous sauver de nous-mêmes et nous faire oublier tous les autres. » phrase si vraie si je me souviens de Mme Garnier et de ses cours de littérature en seconde et première… elle m’a quitté dans ma voie, j’admirais ses cours ! 

Chagrin d'école 2A la fois autobiographie (puisque Pennac part de ses souvenirs) et essai (puisqu’il propose une réflexion sur son métier), Chagrin d’école fut une relecture nécessaire.  J’ai beaucoup repensé à mes dix années d’enseignement, à mes années en REP+, à cette ferveur et à cette émulation, à tous ces élèves, à ce que j’ai « tenté »… Pennac est passionné par son métier, ses élèves, il fait tout pour leur donner le goût de l’effort et de l’apprentissage, pour que chacun progresse. Chagrin d’école est une ode aux professeurs, une ode aux élèves et à ce métier que j’aime tellement !

« Gardons-nous de sous-estimer la seule chose sur laquelle nous pouvons personnellement agir et qui, elle, date de la nuit des temps pédagogiques : la solitude et la honte de l’élève qui ne comprend pas, perdu dans un monde où tous les autres comprennent. » (p.41)

Max. Sarah Cohen-Scali

MaxAprès ma lecture de La goûteuse d’Hitler de Rosella Posterino, j’avais envie de poursuivre mes lectures sur la seconde guerre mondiale. J’ai donc ouvert Max de Sarah Cohen-Scali, roman pour les adolescents sur les pouponnières nazies. Mais finalement roman pour tout le monde, un roman qui nécessite de la maturité. Ce sujet est intéressant, l’écriture agréable et l’histoire marquante. Certaines pages coupent le souffle, notamment l’histoire du ghetto de Varsovie, j’ai lu ce chapitre une grosse boule dans la gorge. Ou bien encore lorsque les « sélections » des enfants sont effectuées pour les trains, Dauchau, Treblinka… Mais aussi lorsque le narrateur décrit les SS qui, de nuit, vont kidnapper les enfants polonais, juifs ou qui n’étant pas en adéquation avec la race aryenne… ces enfants arrachés de leurs lits en plein sommeil, les cris des parents, la peur des enfants jetés dans les camions…. ce récit fait froid dans le dos, c’est glaçant.

Reprenons, il s’agit du récit de Max, c’est lui le narrateur. Il naît dans une pouponnière nazie et suit la formation du programme Lebensborn, programme qui vise à la sélection des meilleurs petits aryens et à leur reproduction pratiquées par les nazis.

« Parce que vous ne le savez sans doute pas, mais je ne suis pas le seul bébé à venir. Nous sommes des dizaines et des dizaines en route, la naissance des suivants est déjà programmée de longue date. Les dizaines deviendront des centaines, les centaines, des milliers. Nous allons former une véritable armée ! » (p.10)

Né sans amour puisque sorti du ventre d’une Frau sélectionnée pour les critères répondant à ceux de la race aryenne et d’un officier SS, sélectionné sur les mêmes critères, Max est élevé à la pouponnière selon tous les préceptes déterminés par Hitler. Toutes ses pensées, depuis sa naissance, sont déterminées par l’éducation nazie. Il est élevé pour être le parfait allemand nazi. Il ne connaît que ça, n’a aucun recul, aucune vision du monde extérieur… bref tout ce système lui semble logique, cohérent et il y participe avec énormément d’application et de dévouement : « Toutes seront fécondées par des SS ! Une semence aryenne. Un réceptacle diversifié mais trié sur le volet, et, au final, un produit unique. Nous. L’armée des enfants blonds aux yeux bleus. L’armée du futur. » (p.60)

J’ai détesté Max lorsqu’il dénonce des enfants ou des mamans cachés (mais en même temps peut-on lui en vouloir ?), je l’ai souvent détesté en fait… mais ce récit montre aussi comment il évolue grâce à une rencontre déterminante.

C’est un récit glaçant, très documenté. C’est un roman que je n’ai pas lâché, ce petit Max formaté dès sa naissance, peut-on lui en vouloir ? comment pourra-t-il évoluer ? comment peut-il concevoir que tout ce qu’on lui a appris est faux ? C’est un excellent roman que je vous recommande vivement.

« Il a eu un trou de mémoire, Wolfgang, pile à ce moment-là. Alors que la veille, à la dernière interro surprise, il avait eu tout bon. Sans même copier sur moi. Ce trou de mémoire lui a valu un trou dans la tête. »

« J’ai tenu bon quand j’ai vu le reste du ghetto. Tous ces gens qui étaient si maigres parce qu’ils crevaient de faim, sales, vêtus de haillons, rongés par les maladies, à cause du manque d’hygiène et de nourriture. Ils étaient en train de mourir à petit feu, tués par les salopards de Boche qui les avaient enfermés dans ce quartier pourri !… Et dans le tramway, rien, aucune réaction des voyageurs. Pour eux, ce qui se passait à l’extérieur, c’était normal. » (p.271)

 

 

Marie-Claire. Marguerite Audoux.

Marie-Claire1Voici un tout petit roman très peu connu (en tout cas, je n’en avais jamais entendu parlé) mais très agréable à lire. Marie-Claire a obtenu le prix Femina en 1910. Il s’agit d’une autobiographie dans laquelle Marguerite Audoux parle du monde de la campagne et de la difficulté d’être orphelin. Le style est très simple, l’écriture fluide mais on sent que tout vient du cœur et il y a une forme d’authenticité touchante. C’est donc avec une écriture naturelle qu’elle raconte comment elle gardait les moutons dans une ferme de Sologne et puis comment peu à peu elle a découvert le monde des livres. Dans un vieux grenier, un vieux bouquin qui lui révèle un monde qu’elle ne connaît pas, très rapidement elle cherche à lire tout ce qui lui tombe sous la main.

Marie-Claire2« Le jour où je les montai au grenier, je furetai pour voir si je n’en découvrirais pas d’autres. Je ne trouvai qu’un petit livre sans couverture, dont les feuillets étaient roulés aux coins comme si l’on avait longtemps porté dans la poche. Les deux premières pages manquaient, et la troisième était salie au point que les caractères en étaient tout effacés. Je m’approchai de la lucarne pour avoir plus de clarté et, à l’en-tête des pages, je vis que c’étaient les Aventures de Télémaque. Je l’ouvris au hasard et les quelques lignes que je lus me le rendirent si intéressant que je le mis tout de suite dans ma poche. » (p. 150)

Marie-Claire, Marguerite Audoux, Le Livre de Poche (édition 1966)

Les Aventures de Tom Sawyer. Mark Twain

Quel bonheur de relire cette oeuvre que j’avais lu tardivement lors de mes études en fac ! Quel bonheur aussi de la faire découvrir à mes petits 6e ! Je suis heureuse de mon choix. Tout comme moi, ils connaissent le héros via le dessin animé mais sont enchantés de découvrir l’oeuvre et différentes aventures inconnues.

Tom SawyerJ’aime la polissonnerie du héros mais également l’atmosphère de ce récit : l’Amérique en 1840, un petit village sur les rives du Mississippi, les bateaux à auges et le doux soleil chaleureux… et puis les petits garnements qui courent dans les rues. Un esprit de liberté souffle sur ce roman : l’école buissonnière pour aller flâner, jouer aux Indiens, aux pirates ou se croire Robin des bois, construire des radeaux… une forme d’insouciance (même si sous couvert de légèreté quelques scènes plus graves sont tout de même présentes), une douceur de vivre règne dans ce roman. Ça me donnerait presque envie de redevenir une enfant et d’aller dans les bois construire des cabanes !

Tom est un garnement. Avec son copain Huck, ils inventent de multiples jeux ou expériences : se rendre au cimetière en pleine nuit pour tester une méthode contre les verrues, visiter une maison hantée, partir à la quête d’un trésor… Et puis il y a aussi les histoires sentimentales de Tom et de la petite Becky avec la visite de la grotte où Tom devient un héros. Au fur et à mesure des aventures, il prend de l’envergure et éprouve de la fierté. Tom est un coquin, on ne peut éprouver que de la sympathie pour lui, sa personnalité m’a plu : rêveur, débrouillard, espiègle, rusé… et tellement d’imagination ! des polissons mignons, de tendres chenapans !

Il ne faut pas oublier que ce roman est aussi destiné aux adultes pour qu’on leur « rappelle ce qu’ils ont été, la façon qu’ils avaient de réagir, de penser et de parler, et les bizarres aventures dans lesquelles ils se lançaient » (p.8). Mark Twain mène une réflexion sur la société américaine du XIXe siècle : l’omniprésence de la religion ou encore les inégalités raciales et l’esclavage sont ainsi abordés délicatement dans ce roman que j’affectionne particulièrement.

« – Je me demande où a bien pu passer ce garçon… Allons, Tom, viens ici ! […] Si je mets la main sur toi, je te jure… […] Je n’ai jamais vu un garnement pareil !

[…] La vieille dame fit brusquement demi-tour en serrant ses jupes contre elle pour parer à tout danger. Le gaillard, en profitant, décampa, escalada la clôture enplanches du jardin et disparut par le chemin. Dès qu’elle fut revenue de sa surprise, tante Polly éclata de rire.

– Maudit garçon ! Je me laisserai donc toujours prendre ! J’aurais pourtant dû me méfier. Il m’a joué assez de tours pendables comme cela.[…]

Tom fit l’école buissonnière et s’amusa beaucoup. Il rentra juste à temps afin d ‘aider Jim, le négrillon, à scier la provision de bois pour le lendemain et à caser du petit bois en vue du dîner. » (p. 10 à 13)

Les Aventures de Tom Sawyer, Mark Twain, Livre de poche jeunesse, fév. 2017

Aquarium. David Vann

AquariumPar où débuter ? Ce roman m’a surprise… je ne savais pas à quoi m’attendre et au fil des pages, je craignais d’en découvrir plus… une lecture en apnée un peu angoissante.

Ça commence tout doucement à l’aquarium. Des allées sombres, une petite fille qui connaît tous les poissons, un monde métaphorique qui fait écho à son univers mais qui lui offre aussi une bulle d’oxygène, de quoi s’échapper de son quotidien. Une jeune adolescente, Caitlin, douze ans, se réfugie à l’aquarium tous les soirs après l’école en attendant que sa mère vienne la chercher après son travail. Elle admire les profondeurs marines et connaît le moindre de ses habitants. C’est là qu’elle rencontre un vieil homme qui partage sa passion et bientôt ses discussions.L’homme révèle son identité, lorsque la mère de Caitlin découvre cela, le récit bascule d’une façon inattendue, pour moi… J’ai trouvé qu’à ce moment -là, le personnage de la mère prend une tout autre dimension, elle se révèle également mais d’une façon cruelle, violente. J’ai eu du mal à éprouver de l’empathie pour cette mère ou même de la compassion tant ce qu’elle fait subir à sa fille m’a semblé violent… (même si ce qu’elle a subi l’est tout autant).

Aquarium lectureJ’attendais le dénouement avec impatience… après une telle montée en violence et un tel drame, comment le roman pouvait s’achever ? Je n’avais aucune envie que le drame continue tellement je me sentais mal à l’aise et en même temps une fin heureuse me semblait inenvisageable… Comment imaginer un apaisement des tensions et qu’une vie « ordinaire » puisse reprendre après de tels actes et de telles révélations ? Mais une fois de plus j’ai été surprise, l’auteur trouve une parade… un entre-deux où une forme de « paix » est rétablie. Et pour nous aussi, lecteur, je suis sortie « soulagée » mais pas indemne de cette fresque familiale.

Et puis dernier élément que j’ai aimé de ce roman, c’est l’amour, un amour juvénile… une page de douceur et de sensualité… pudeur, grâce, désir… de belles lignes sur un amour qui vient adoucir le drame et guérir ou plutôt apaiser les blessures du passé…

« La vraie vie ressemblait davantage à l’océan, où n’importe quel prédateur pouvait surgir d’un instant à ‘autre. » (p. 56)

Une lecture surprenante, glaçante, marquante… et un billet totalement décousu 😉

David Vann, Aquarium, Gallmeister, octobre 2016