Tenir jusqu’à l’aube. Carole Fives

Tenir jusqu'à l'aubePetit passage par la littérature contemporaine le temps d’un week-end. Voici un roman que j’aurais pu dévorer d’un coup, lire d’une traite. J’ai beaucoup aimé ce roman même si je dois reconnaître que la fin m’a un peu déçue, peut-être trop abrupte pour moi.

Tenir jusqu’à l’aube, c’est le récit d’une mère célibataire qui tente d’élever son enfant, de boucler les fins de mois, de travailler en free lance avec un petit de 2 ans dans les pattes, de se moquer des remarques alentour sur l’éducation qu’elle propose à son fils (et le grand-père y va de ses remarques, la voisine, la dame du pôle emploi…). Mais c’est surtout le récit de l’épuisement et de la solitude, celle que la vie de maman engendre (et d’autant plus quand on est une maman solo), personne ne l’aide, personne ne lui prend son petit qui ne va pas encore à l’école, elle est isolé, ne parle qu’avec un enfant de 2 ans, ne fréquente plus que les parcs et les airs de jeux. Et se ressent le besoin de vivre. Tenir jusqu’à l’aube, c’est la difficulté de concilier vie de maman et éducation tout en préservant une vie personnelle autre que celle professionnelle : c’est se dire qu’on n’est pas allé au ciné depuis…. (on ne s’en souvient même pas), c’est vivre sans se dire « ah je dois aller le récupérer » « ah c’est l’heure », c’est gérer, maison, enfant, travail en s’oubliant…

Dans ce roman, cette mère souffre malgré tout l’amour et l’attention qu’elle porte à son enfant. Elle fouille les forums espérant trouver des solutions. A toutes les difficultés d’autorité, d’éducation, de solitude viennent s’ajouter celle financièrement et les questions du petit « où est papa ? », petit fort perturbé auquel elle se dévoue… c’est donc une mère avide de liberté qui commence à sortir seule la nuit quand l’enfant dort, prendre l’air, respirer, marcher à son rythme sans chanter « une souris verte »… malgré la culpabilité, elle prend de plus en plus goût à ses échappées nocturnes. Plusieurs fois je me suis dis que ce roman allait tourner au drame, je m’attendais à un récit tragique… non c’est incisif, c’est direct, c’est prenant, c’est révélateur. Un très joli roman sur cette maman « solo », cette maman courageuse

« Qu’est-ce qu’on ferait sans eux ? Tout ce qu’on faisait avant, voyons! Travailler, se préparer une retrait à peu près digne, dormir sept heures d’affilée, retrouver une vie sociale, faire du sport, aller au cinéma, lire et bien sûr, rêver… rêver, n’est-ce pas la chose la plus agréable au monde. » (p.32)

 

Dans la forêt. Jean Hegland

Dans la forêtJe l’ai enfin lu ! Depuis sa sortie, je le voulais et voilà c’est fait, et je ne suis pas déçue ! En le commençant, j’ai beaucoup repensé aux Les enfants de Noé de Jean Joubert. Effectivement on retrouve les mêmes éléments : une famille bloquée dans sa maison isolée qui doit apprendre à se débrouiller et à vivre sans aucune aide extérieure. Le huis-clos est haletant. Dans la maison en bordure de forêt vivent un père passionnée de littérature, une mère qui transmet l’amour de la danse à sa fille Eva (d’ailleurs les pages dans lesquelles elle décrit sa relation à la danse sont splendides), la deuxième fille est Nell, la cadette, qui se réfugie dans la lecture. C’est elle qui raconte. On ne sait pas pourquoi mais l’essence se raréfie, l’électricité est de plus en plus aléatoire, les avions ne passent plus dans le ciel, les magasins ne sont plus alimentés… bientôt la petite famille ne peut plus se rendre en ville avec son véhicule, ils vivent en vase clos et constatent que les coupures sont de plus en plus longues…. il faut vivre et trouver des solutions, heureusement il y a les conserves de maman, le potager et les encyclopédies de papa.

« En juin dernier, quad la lune a briller toute rouge à cause des incendies d’Oakland, on aurait dit un avertissement nous enjoignant de ne pas nous éloigner de la maison, et les nouvelles que nous avions les samedis soirs ont confirmé ce message. » p.30

Peu à peu la civilisation disparaît, les parents meurent (j’ai pleuré pour le père, scène atroce !), elles sont seules et doivent survivre. Le temps coule, impossible de dire combien de temps, un hiver, un printemps, un été, un automne et puis tout recommence. Il faut apprendre à grandir, à vaincre la peur en attendant… L’extérieur est cruel ou attirant, Nell succombe mais l’attachement à sa sœur est trop fort. Elles restent ensemble, soudées ou en colère l’une contre l’autre. La forêt c’est le lieu des prédateurs, des araignées, des ours, des sangliers… mais la forêt c’est le refuge de Nell. De là elle trouvera la force de s’en sortir, les ressources nécessaires. Du moment qu’elles comprennent qu’un « retour à la normale » est impossible, elles prennent leur destin en main. Et si la solution c’était de faire confiance à la nature ? d’abandonner ses conditions civilisées pour retourner à la nature ? vivre en harmonie avec elle ? cette souche, lieu de leurs jeux d’enfants, des émois amoureux, des pleurs, refuges et lieu de naissance, ne peut-elle pas être comme une grotte ?

Je me suis beaucoup demandé ce qui allait se passer et puis comment aller se terminer ce huis-clos, je pensais savoir mais je me suis trompée. Voici un livre puissant, un hymne à la nature et une réflexion sur la fin de la société de consommation, un roman sur la fin du monde dans une version réaliste et émouvante.

« Elle avait pris l’habitude de se mettre à danser dès que les lumières clignotaient. même s’il était minuit, même si elle avait juste fini de manger ou prenait un bain, lorsque l’électricité revenait, elle se levait d’une bond, courait à son studio, mettait la musique et dansait.  » p.47

Sukkwan island. David Vann

Sukkwan islandJ’ai lu ce roman avec une tension permanente… c’est assez oppressant comme lecture et quelques instants après avoir lu les dernières pages, j’ai encore mon cœur qui palpite. Deuxième lecture  après Aquarium, j’apprécie de plus en plus cet auteur qui me surprend ! D’ailleurs, avez-vous d’autres lectures de cet auteur à me conseiller ?

Bon revenons à Sukkwan island… par où commencer… ? Jim décide d’emmener son fils de treize ans, Roy, passer une année dans une cabane isolée sur une île sauvage du sud de l’Alaska. Après de nombreux échecs personnels, il espère pouvoir se reconstruire et de créer un lien avec son fils qu’il connaît finalement si peu.  Jim et Roy vont devoir apprendre à vivre dans ce milieu hostile fait de forêt et d’animaux sauvages, et puis l’hiver approche, il faut se constituer des réserves de nourriture. Très vite ce huis-clos est pesant pour Roy (mais j’ai aussi ressenti cette lourdeur), il sent la fêlure en son père, s’en inquiète mais en même temps en est indifférent… Pourtant il se sent responsable. Roy soutient son père. C’est une épreuve éprouvante physiquement et moralement. Cette proximité gêne Roy, les confidences de son père sont désagréables et puis il est insaisissable et défaillant entraînant ce séjour dans un drame irrémédiable. Je ne dévoile rien mais le récit prend une tout autre tournure avec un tête à tête glaçant.

Sukkwan island 2« Tu sais, dit son père cette nuit-là tandis qu’ils attendaient le sommeil, tout est trop incontrôlable, ici. Tu as raison. Il faut être un homme pour supporter ça. Je n’aurais pas dû emmener un enfant avec moi.

Roy n’arrivait pas à croire que son père lui dise ça. Il ne ferma pas l’œil de la nuit. Il voulait partir. Il voulait s’échapper. Mais à mesure que les heures passaient, il savait qu’il allait rester. Il imaginait son père seul, il savait que son père avait besoin de lui. » (p. 86)

Voici un roman noir dont la lecture fait suffoquer, j’ai étouffé pendant cette lecture, j’ai frémi pendant ce récit, ce huis-clos, ce tête à tête glacial… Le personnage du père, Jim, m’a frappé par son inconscience, son irresponsabilité et ses faiblesses et ses tourments insolubles. Truffé d’égoïsme et d’ingratitude à l’égard de son fils, il se fait porter par celui-ci mais le père ne comprend que trop tard la place qu’il aurait dû occuper.

Sukkwan island, David Vann, édition Gallmeister, 2011

La petite fille de Monsieur Linh. Philippe Claudel

La petite fille de Monsieur Linh 1Soudain une envie de relire ce roman découvert il y a dix ans. Le temps d’un week end je l’ai emmené dans ma valise et quel bonheur ! Je me souvenais de l’intrigue dans les grandes lignes mais surtout que cette histoire m’avait bouleversée.

« C’est un vieil homme debout à l’arrière d’un bateau. Il serre dans ses bras une valise légère et un nouveau-né, plus léger encore que la valise. » Ainsi commence La Petite fille de Monsieur Linh. Aujourd’hui je comprends que ce n’est pas tant l’histoire qui est bouleversante mais c’est aussi l’écriture, la prose, la plume, une narration si simple, si épurée, si poétique, si légère…

Ce vieil homme est tellement attachant, l’histoire est bouleversante et je n’ai pu m’empêcher de pleurer. J’ai aimé ce vieillard qui s’occupe si tendrement, si passionnément de sa petite fille, ce lien est si beau, elle est sa raison de vivre. Ce vieillard , qui quitte son cher pays pour la protéger car il doit vivre pour elle, est si courageux. Il arrive dans un pays inconnu, déraciné, mélancolique. L’exil est cruel, il laisse derrière lui une terre, ses racines, des souvenirs, des odeurs (magnifiquement transcrite). Il est un immigré, regardé comme tel dans cette grande ville qui lui fait peur. L’espoir renaîtra sur un banc, face à un manège, il rencontre un gros homme. Sans comprendre la langue l’un de l’autre, ces deux êtres fragiles se comprennent et tissent un lien fort.

Sans dévoiler la fin percutante, j’ai été frappé par l’inhumanité avec laquelle il est traité. Emmené à l’hôpital, personne ne lui explique, personne ne prend le temps de savoir ce qu’il ressent. Ce vieil homme au cœur tendre se retrouve isolé, enfermé dans sa langue dans l’impossibilité de communiquer et le gros homme lui manque trop…

La petite fille de Monsieur Linh 2Magnifique, magique, poétique, intense, touchant… ❤

« Le vieil homme s’approche de la fenêtre. Le vent n’agite plus le grand arbre, mais la nuit a fait éclore dans la ville des milliers de lumières qui scintillent et paraissent se déplacer. On dirait des étoiles tombées à terre et qui cherchent à s’envoler de nouveau vers le ciel. Mais elles ne peuvent le faire. On ne peut jamais s’envoler vers ce qu’on a perdu, songe alors Monsieur Linh. » (p. 128)

La Petite fille de Monsieur Linh, Philippe Claudel, Le Livre de Poche, mai 2008

Le Premier Amour, Sandor Marai

Premier amour1

Premier roman de Sandor Marai, écrivain hongrois, Le Premier Amour est le journal intime d’un professeur de latin. Après vingt huit années passées dans l’enseignement, le professeur ressent le besoin d’une pause, il se sent « malade de l’âme ». C’est lors d’une cure thermale qu’il retrouve son carnet dans lequel il se confesse et livre souvenirs et réflexions. Ce professeur de latin mène une vie monotone, solitaire. Il a besoin d’aimer, d’aider, de combler un vide. Il raconte ses souvenirs et sa dernière année d’enseignement dans laquelle il est confronté à une classe mixte. Cela lui pose problème, il se sent gêné, il n’ose s’intéresser aux élèves féminines, ne sait pas comment se comporter, les évaluer… Il considère cette mixité comme néfaste. Dans son besoin d’aider, le vieil homme va se prendre d’affection pour un étudiant modeste, Madar, petit ami d’une des filles de la classe, Margit Cserey. Au fur et à mesure des confessions du professeur, celui-ci prend conscience d’une métamorphose. J’ai senti également ce changement, j’ai senti poindre un malaise progressif, celui du premier amour si violent, si interdit qui entraîne tant de jalousie et de troubles.

Premier amour2« L’amour que l’on peut éprouver envers une femme entraîne trop de complications. Je crois qu’il est impossible d’aimer une femme comme ça, simplement. Il faut donner davantage. Et le temps des amours n’est plus de mon âge. Je suis passé à côté de ce temps-là.

Qui aimer alors ? » (p. 130)

Dans une écriture qui m’a rappelé parfois Stefan Zweig, Sandor Marai explore les états d’âme d’un homme qui se cherche. Ce journal intime devient alors le témoin d’une crise, celle d’un amour impossible. J’aime la forme du journal intime, elle permet de découvrir réellement un personnage. C’est un style épuré. Pendant ma lecture, je me suis souvent demandée où Sandor Marai m’emmenait mais je me suis laissée guider, j’étais bien dans ce roman où je regrette seulement la fin un peu abrupte (mais en même temps si intense !).

Premier amour3« Cette sympathie pour elle m’occupe. Ce n’est pas du côté des élèves que je m’attendais à trouver quelqu’un envers qui j’éprouverais une telle sympathie. Timar avait raison : il faut aimer quelqu’un ; cette expression est peut-être trop forte, il suffit de trouver quelqu’un de suffisamment sympathique pour donner soudain plus de sens au quotidien. Cette sensation de vide et d’attente, si lourde, si pénible a disparu. Le matin, je me réveille de bonne humeur, je sens que la journée a un but, comme s’il avait réglé une affaire ou comme si on avait la perspective d’une visite agréable. » (p. 264)

Une lecture partagée avec mon amie Romanza, vous pouvez lire ici son très beau billet.