Le docteur Thorne. Anthony Trollope

Le docteur Thorne 1Voici une lecture qui m’a occupée plusieurs semaines, Le docteur Thorne fut mon pavé d’avril, un pavé très agréable. Difficile de présenter l’intrigue, en quelques mots : dans la campagne anglaise, Mary Thorne est accueillie par son oncle, le docteur Thorne qui l’élève et la chérit. Il s’agit de la fille illégitime de son frère mais la naissance de Mary reste secrète. Elle tombe amoureuse de Frank Gresham, jeune héritier désargenté. Sa famille aimerait qu’il épouse une héritière, le mariage avec Mary est impensable. Il faut éloigner les deux jeunes gens. A cela s’ajoute le fait que le docteur est au courant d’une ascendance riche de Mary et d’une fortune dont elle pourrait hériter… reste à savoir s’il va intervenir dans les amours de sa nièce, s’il va préciser cette possibilité d’héritage, à qui, à quel moment où s’il va laisser les choses se faire d’elles-mêmes,… les dernières pages sont très haletantes et savoureuses !

« Quelques jours avant le début de notre histoire, le jeune Franck avait juré, la tête froide et très sérieusement […], qu’il aimait Mary Thorne d’un amour que les mots ne suffisaient pas à exprimer – d’un amour qui ne pourrait jamais disparaître, jamais faiblir, jamais diminuer, qu’aucune opposition venant des autres ne pourrait étouffer, qu’aucune opposition venant d’elle ne pourrait repousser. » (p. 120)

Le docteur ThorneAu-delà de l’intrigue, j’ai admiré l’écriture de Trollope, c’est truffé d’humour et de modernité. Il intervient souvent dans son récit pour commenter ou nous mettre en garde. Tantôt incisif, tantôt ironique, Trollope adopte un ton très moderne. Il a une maîtrise impressionnante de l’intrigue ! Il est beaucoup questions d’amour, de bonnes mœurs, d’argent (question si essentielle dans l’aristocratie) et des relations familiales. Voici une satyre de l’aristocratie anglaise très réussie (des pages savoureuses sur les médecins et la médecine avec un joli clin d’œil de Trollope à Molière !).

Le docteur Thorne, ANthony Trollope, Points (2012)

L’héritage d’Esther. Sandor Marai

L'héritage d'esther1Sandor Marai est un auteur que j’apprécie de plus en plus, après Premier Amour et Les Braises, je dois dire qu’à chaque fois j’ai le sentiment d’être prise par la main et d’être embarquée peu à peu. Avec une écriture tendre et simple, il me cueille. C’est cette écriture que j’aime, cette simplicité, cette beauté, ce calme dans l’écriture. J’ai le sentiment que Sandor Marai m’emporte doucement et délicatement. Malgré la brièveté de ce roman, j’ai parcouru un bout de chemin avec lui, une invitation au voyage.

L’Héritage d’Esther est une histoire simple, une histoire triste, une histoire d’un amour raté. Depuis des années, Esther vit avec sa Nounou dans une maison isolée, qui tombe en ruine, complètement abandonnée par la solitude. Elle voit resurgir un homme du passé, son ancien amour, Lajos, autant séducteur qu’escroc. Cette visite inattendue fait revenir son passé, dans ce superbe passage délibératif, Esther se met à repenser à Lajos et essaie de comprendre sa relation. « On ne craint que ceux qu’on aime ou ceux qu’on hait – ceux qui se sont montrés généreux ou cruels, délibérément odieux avec nous. Mais Lajos n’avait jamais été vraiment méchant avec moi. Certes, il n’avait jamais été bon, au sens où l’entendent les manuels scolaires. Mais avait-il été odieux ? Non, non, jamais, je n’ai jamais senti cela chez lui. Bien sûr, il mentait, il mentait, il mentait comme le vent hurle. » (p. L'héritage d'esther215). La confrontation entre les deux personnages est saisissante. Esther a conscience que Lajos détruit et dépouille son entourage « Et je me recouchai, avec mes lettres, mes souvenirs et la conscience amère de ma jeunesse ratée. » (p. 19). C’est surtout Lajos qui prend le dessus, il écrase  totalement la sage Esther. Lajos est un séducteur qui profite de ses charmes afin d’obtenir de l’argent. Ses dettes sont nombreuses mais cela ne lui pose aucun scrupule, aucune gêne. Il n’éprouve aucun remords d’avoir trompé Esther, d’avoir fait main basse sur sa fortune, d’usurper ses bijoux familiaux…

L’héritage d’Esther, Sandor Marai, Le livre de poche (février 2008)

Nos saisons…

C’est le temps des vacances d’été, c’est le temps consacré à mes enfants donc peu de lectures pour moi mais j’ai la chance d’avoir deux enfants qui adorent les livres et qui ne sont jamais rassasiés alors c’est le temps de lire au quotidien plusieurs histoires voire plusieurs fois la même histoire. Ben oui, il n’y a aucune raison de se limiter à l’histoire du soir alors on lit parfois en matinée, avant le repas du midi, après, avant la sieste ou après mais aussi avant ou après le bain…

Parmi les histoires il y a cet album (queDSC03393 j’avais offert au 1 an de mon bébé brun) mais que son grand frère aime beaucoup et je ne me prive pas de leur lire.

Tout d’abord j’adore ce style d’illustration, fleurie, colorée, tendre et plein de poésie… je me retrouve petite fille avec ce genre d’album. Et puis l’histoire : découvrir les saisons avec les petits bonheurs de chacune de ces périodes. Un petit garçon raconte ses bonheurs liés à chaque saison puis une petite fille (l’odeur des champignons, construire des cabanes, observer les traces dans la neige…) : des bonheurs simples, naturels. Mon grand a encore parfois du mal à se repérer mais grâce à des éléments simples il arrive à comprendre les saisons : les fleurs au printemps, les glaces en été, les feuilles qui tombent en automne et le froid en hiver… bon c’est sommaire mais au moins on peut situer des événements et il a compris le cycle. Ce fameux cycle de la nature est magnifiquement raconté mais pas seulement (et c’est là ce que j’ai aimé), cet album est aussi une ode splendide aux souvenirs et au cycle de la vie puisque ce sont les souvenirs d’enfants évoqués par un couple qui transmet ces petits bonheurs à leurs enfants. Beaucoup de délicatesse, de tendresse et de poésie pour ce bel album !

Nos saisons, Emmanuelle Tchoukriel, illustrations de Caroline Pellissier et Virginie Aladjidi, édition Nathan (janv. 2016)

La formule préférée du professeur. Yogo Ogawa

Voici un livre dont les thèmes fondamentaux n’avaient a priori rien pour me plaire : les mathématiques et le base-ball cependant La formule préférée du professeur évoquait une histoire humaine, un professeur qui s’attache terriblement au fils de son aide-ménagère jusqu’à revivre grâce à ce lien, grâce à cette nécessité de transmettre. C’est cet aspect qui m’avait intéressé.

Formule préférée du professeur

Tous les trois, l’aide-ménagère d’une trentaine d’année, le fils (presque adoptif) surnommé par le professeur Root (Racine) de dix ans et le vieil homme fragile et sensible d’une soixantaine d’années forment un trio atypique. Suite à un accident, ce vieil homme a une mémoire limitée au quatre-vingts dix dernières minutes. La vie de ce mathématicien s’est arrêtée depuis ce choc en 1975. Habillé de notes et de rappels sur sa veste, il vit reclus dans son labo avec ses chiffres, ses formules et ses calculs. Cette mémoire égarée et fugitive l’a contraint à vivre isolé dans sa petite bulle cependant son aide-ménagère, nouvellement nommée, se fait une place et pas seulement, j’ai trouvé qu’elle lui permettait une ouverture au monde. Peu à peu le mathématicien sort de son isolement et de son silence. Avec douceur, patience, tendresse et gentillesse, elle gagne sa confiance. Le professeur invite alors son fils et très vite une relation filiale s’établit. Il partagent la passion du base-ball et le professeur transmet son amour des théorèmes, des chiffres, des formules qui, pour lui, décrivent le monde. La mère et le fils se mettront à appréhender les mathématiques afin de tenter de découvrir la formule préférée du professeur.

« Je plaçai le 10 à l’écart, alignai les chiffres de 1 à 9, entourai le 5. Le 5 était sans doute au centre. Il y avait quatre chiffres avant et quatre chiffres après.

A ce moment-là je fis pour la première fois de ma vie l’expérience d’un instant miraculeux. Dans un désert cruellement piétiné, une rafale de vent venait de faire apparaître devant mes yeux un chemin qui allait tout droit. Au bout du chemin brillait une lumière qui me guidait. Un lumière qui me donnait envie de suivre le chemin pour m’y plonger toute entière. Je compris alors que je recevais une bénédiction qui avait pour nom étincelle. » (p. 77)

Formule préférée... Cabourg

Plein de chiffres, de formules et de calculs mais tout cela évoque des sentiments, ses souvenirs, ils sont ramenés à des émotions et finalement ces mathématiques servent à créer un lien affectif entre ces trois êtres unis par un amour singulier.

« Il [le professeur] avait beau le féliciter et le féliciter encore, cela ne suffisait pas. Il voulait absolument faire comprendre au garçon maigrichon à tête plate se trouvant devant lui à quel point la formule qu’il avait inventée était belle. » (p. 82)

« Il traitait Root comme un nombre premier. De la même manière que pour lui les nombres premiers constituaient la base sur laquelle s’appuyaient tous les nombres naturels, il pensait que les enfants étaient un élément indispensable pour nous, les adultes. Il croyait que c’était grâce aux enfants qu’il existait ici et maintenant. » (p. 176)

La formule préférée du professeur, Yogo Ogawa, Babel, janvier 2008

Le Quinconce. Charles Palliser

IMG_0644 J’ai commencé ce roman tout en sachant que je n’avais pas la suite sous la main, je n’aime pas cette sensation et j’espérais bien que la fin ne soit pas trop abrupte… Réponse en fin d’article 😉

Dès le début j’ai été conquise par l’atmosphère, l’Angleterre, le XIXe siècle, un petit village perdu… Comment aurais-pu résister ? L’intrigue démarre tout de suite.

Le jeune John Huffam est élevé modestement par sa mère mais surtout celle-ci semble le tenir à l’écart de la société. Entouré de sa mère et de sa nourrice, l’intransigeante FullSizeRenderBisett, Johnnie n’a presque aucun contact avec des enfants de son âge. Un jour, désobéissant aux ordres maternelles, il rencontre Henrietta, la fille des châtelains du domaine voisin Hougham. Tout démarre, événements étranges, personnages troublants, quête de la vérité ! John comprend que son lignage (dont sa mère refusait de parler) est lié à celui de ces châtelains. Sa mère semble terrorisée et ne préfère pas trop fouiller le passé par crainte que l' »ennemi » ne s’en mêle. Têtu et effronté, John décide tout de même de continuer à fouiller son passé, il part à la quête de son identité !

« Le passé excitait de plus en plus ma curiosité. D’où venais-je ? Où ma mère avait-elle vécu ? Elle abhorrait les questions que je lui posais à ce propos, et jamais elle ne m’avait mis au fait de rien, sinon de ceci, qu’elle avait grandi à Londres. » (p. 82)

IMG_0680Le Quinconce est une fresque familiale dans laquelle je n’ai lu que le premier tome. Dans ce tome, les jalons de l’intrigue sont posés. L’intrigue se noue et peu d’éléments sont dénoués mais on sent qu’il y a des indices pour la suite. L’intrigue sera complexe à n’en pas douter. Maintenant grand dilemme pour moi : est-ce que je commande la suite ou est-ce que je laisse mon imagination travailler ?

Le Quinconce, Tome I, Charles Palliser, éditions Libretto, janvier 2015

Un héritage, Sybille Sedford

Aun-heritage-2vec Un héritage j’ai voyagé en Allemagne dans la première moitié du XIXe siècle.

Nous voici au cœur d’une histoire de famille mais ce roman familial est finalement aussi celui d’une Allemagne, celle qui vient de se créer et de s’unir autour de la Prusse.

Deux familles opposées vont devoir s’entendre pour le mariage de leur progéniture, Mélanie Merz et Julius Van Felden. Les Van Felden sont des provinciaux, aristocrates catholiques du sud qui vivent de leur terre. Les Merz sont des juifs bourgeois de Berlin. Alors bien sûr il y a le temps des rancoeurs, des devoirs, des espoirs, des a priori, des attentes… Tour à tour j’ai aimé les Merz puis les Van Felden. Quelques personnages resteront en mémoire : Julius, cet excentrique qui, à défaut de trouver sa place dans la société, voyage avec ses singes, son jeune frère Johannes, traumatisé par la brutalité de l’école militaire mais dont personne n’en mesure l’ampleur véritable et puis un-heritageSarah Merz, à l’origine de la rencontre amoureuse, son amie Caroline, la belle anglaise… enfin celle qui raconte, Francesca, petite fille ballottée, regardant ces adultes qui se comportent comme des enfants.

Dans ce roman riche dont une large partie est autobiographique, j’ai trouvé parfois quelques longueurs, certains passages m’ont laissé songeuse, peut-être un rythme trop lent. Malgré ces bémols, j’ai aimé ce Julius et son voyage, son épouse discrète… et puis Caroline. Ce roman m’a aussi permis de découvrir tout un pan de l’histoire allemande que je ne connaissais guère.

Une découverte en demi teinte donc…

Miss Mackenzie, Anthony Trollope

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Je découvre Trollope et je trouve son écriture très belle. Il dresse un portrait de son héroïne avec justesse, élégance et humour. L’histoire pourrait être banale : dans l’Angleterre victorienne, Margaret Mackenzie fait un bel héritage suite au décès de son frère. Elle tente de s’insérer dans la société. Dévouée et généreuse, elle prend en charge une de ses nièces et s’installe à Littlebath. Soudain, les prétendants se bousculent… Qui va t-elle épouser? Banal, mais c’est là le génie de Trollope, il emmène son lecteur hors des sentiers battus. Les propositions de mariage fleurissent cependant Miss Mackenzie ne semble pas convaincue, chacun ayant un petit défaut qui fait hésiter Margaret. Trois prétendants img_0119gravitent autour d’elle, son cousin le baronnet John Ball (séduisant mais avec ses enfants et surtout une mère (que j’ai adoré !), l’associé de son frère Samuel Rubb ou encore le révérend Maguire (qui, lui, m’a agacé par son manque de courtoisie et son sans-gêne). Miss Mackenzie n’est pas une femme qui prend des décisions à la légère. Elle réfléchit longuement à comment employer son argent et surtout à qui épouser. Elle se demande quels sont les critères d’un gentleman, quelle valeur devrait posséder son futur époux… et plus il y a le renversement financier… pas simple la situation de Miss Mackenzie…

Les prétendants (ou la famille de Margaret) sont l’objet de petites piques humoristiques de la part du narrateur qui sont un délice d’humour. Trollope instaure un dialogue complice avec le lecteur et c’est savoureux !

Cette histoire de famille et d’héritages est un petit délice. Ce roman aurait gagné en intensité si j’avais pu être en immersion totale, malheureusement on ne lit pas toujours autant qu’on veut et cela n’a pas été en faveur de ce roman.

 

Les Brumes de l’apparence, F. Deghelt

Les brumes de l'apparence 2

Ce roman est une belle découverte même si j’ai un petit bémol concernant la fin que j’ai trouvée trop rapide et trop facile. J’aurais voulu en savoir davantage sur l’avenir de cette maison hantée et savoir ce qu’il en advenait. Mais tout le reste j’ai adoré ! J’ai éprouvé un réel plaisir à lire même lorsque ce n’était que quelques pages.

L’héroïne, Gabrielle, mène une vie de parisienne bien réglée avec des certitudes. Tout va comme lui échapper lorsque, à la veille de ses quarante ans, elle hérite d’un bout de terre au milieu de nulle part, un bout de terre avec une forêt, une masure en ruine et une rivière chantante. Pour elle, la campagne c’est impossible et invivable. Il faut tout vendre néanmoins c’est sans compter sur la réputation de cette terre appelée dans le village la forêt des sorciers. Ce lieu étrange va envoûter Gabrielle mais également tout ce qu’elle va découvrir sur sa famille et sur elle-même. Sorciers, malédictions, magie, coupeur de feu, médium… tant de phénomènes bouleversants que Gabrielle va devoir appréhender menant à une remise en question de toutes ses « croyances » et plus largement de sa vie.

Les brumes de l'apparence1C’est un roman intriguant aux portes qui claquent toutes seules et aux murs dégoulinants de sang… un genre de roman que je lis assez peu mais je reconnais que ce monde m’a charmée et que cette lecture fut agréable (malgré les frissons ressentis lorsque les personnages étaient dans la maison hantée par le Maléfique !). Un moment apprécié !

 « J’attends l’ondine, la musique, la fée qui soulèverait le rideau de branches d’un saule pleureur. Je me penche au-dessus de l’eau, tends une main qui effleure le miroir glacé. Je bois, me mouille le visage. Quoi ? Personne n’achèterait ce paradis en croyant aux sordides racontars de ces villageois trop couards? » (p.46)