Le chagrin des vivants. Anna Hope

Le chagrin des vivantsJ’enchaîne les très bonnes lectures en ce moment, je ne pensais pas autant aimé ce roman-là mais j’ai été happé ! Difficile de le lâcher…

Tout d’abord je trouve le titre parfait, tellement beau et tellement vrai en regard du roman car c’est cela qu’Anna Hope raconte… le chagrin des vivants, de ceux qui ont survécu à la première guerre mondiale. C’est à travers le destin de trois femmes britanniques que nous comprenons l’impact de cette guerre sur ceux et celles qui vivent. Ce sont 3 destins et 5 jours… juste avant le 11 novembre 1920, jour où l’Angleterre accueille la dépouille du Soldat Inconnu à Londres.  Cette cérémonie interroge Ada, celle qui voit son fils partout… car elle doute de sa mort, de sa « disparition ». Aucune explication… rien un simple mot quelques années plus tôt mais aucune précision des circonstances. Son deuil n’est pas fait et elle ne peut croire que son fils chéri « a disparu ». Evelyn a perdu son fiancé à la guerre, son frère en est revenu mais bizarrement autre… elle travaille au bureau des pensions de l’armée, elle ne peut donc oublier cette guerre… tous les jours défilent devant elle blessés et rescapés venus réclamer leurs pensions. Et puis il y a Hettie, la plus jeune, tous les soirs elle travaille au Hammersmith Palais comme danseuse. Les hommes la choisissent et pour six pences elle danse une valse, un fox-trot… elle rentre chez elle, partage sa paie entre sa mère et son frère, Charles, rentré du front et incapable de se prendre en main, de trouver un travail… Les personnages de femmes sont donc rongés par la tristesse, le manque, l’espoir et les personnages masculines sont mutiques, traumatisés, amputés, excessifs, fous… l’équilibre est fragile et les relations tendues. La perspective de la cérémonie fait remonter des souvenirs des douleurs, des deuils impossibles et incompréhensibles mais aussi l’envie de passer à autre chose, d’avancer. Grâce à quelques personnages (que je ne nommerais pas sinon je pense que vous perdrez la saveur de ce roman), des fils se tissent entre ces femmes, des langues se délient, des secrets se dévoilent et des vérités se révèlent… et si la parole permettait de s’apaiser, et si la parole permettait d’accepter ce chagrin ?

Voici donc un très joli roman, très bien construit et très réaliste, un bel hommage à ces poilus mais aussi à ces femmes, mères, épouses, sœurs qui ont souffert à l’arrière.La plume d’Anne Hope est sensible et subtile et retrace avec une grande délicatesse l’ambiance d’après-guerre.

« Pourquoi ne peut-il pas passer à autre chose ? Pas seulement lui. Tous autant qu’ils sont. Tous les anciens soldats qui font la marche dans la rue, une planche accrochée autour du cou. Tous vous rappellent un événement que vous voudriez oublier. Ça a suffisamment duré. Elle a grandi sous cette ombre pareille à une grande chose tapie qui lessive la vie de toute couleur et toute joie. » (p. 108)

Et puis Colette. S. Henrionnet/Mathou

DSC06178Le temps d’une soirée, j’ai lu Et puis Colette que j’ai beaucoup apprécié. La couverture avait déjà tout pour me plaire, et l’histoire, dont j’ignorais la teneur, est parvenue à me tirer quelques larmes d’émotion. Que dire des pages où le dessin prend toute la place ? Que dire de cette vue de Paris que j’aime tellement que je pourrais l’encadrer et de ces vues surplombantes où l’on voit Colette et sa tante allongée dans l’herbe en train de regarder le ciel ? Ces grandes planches m’ont d’ailleurs inspirée et je vais proposer à mes 6e un travail d’écriture à partir de ces dessins.

Mais venons-en à l’histoire : Anouk, trentenaire, bibliothécaire à Paris un peu isolée et enfermée dans son quotidien, apprend le décès de sa sœur. Mais surtout que celle-ci l’a nommée tutrice de sa fille, Colette, 7 ans, aussi espiègle qu’attachante. Son quotidien est alors bouleversé. Elle doit apprivoiser cette petite nièce qu’elle ne connaît finalement que très peu mais prendre aussi des décisions importantes pour leur avenir à toutes les deux. Les dessins de style enfantin et les couleurs vives égayent cette histoire qui aborde le thème du deuil et de l’éducation d’un enfant. Le récit ne sombre pas dans le pathos, au contraire il faut construire l’avenir et construire une relation de confiance et d’amour. Peu à peu elles se découvrent l’une à l’autre et élaborent un projet commun.

Les Déferlantes. Claudie Gallay

IMG_5584Il y a des livres qui surprennent. En débutant Les Déferlantes, je n’accrochais. Trop de personnages que je n’arrivais pas à identifier, impossible de comprendre les relations unissant les uns avec les autres, les âges, les éventuels liens familiaux… ça m’agaçait et puis il y avait les dialogues, trop abruptes, trop secs, sans véritable information… comme si l’information importante était retenue… pourtant j’aimais le cadre, la Hague (sans trop identifier le temps, sûrement les années 2000 mais pourtant j’ai eu l’impression que l’intrigue se déroulait dans un temps plus ancien), la Hague donc avec le vent, la lande, la mer, un petit village (j’imaginais la Hague comme une ville) de quelques âmes où tout le monde se connaît, où la vie de chacun se déroule avec des habitudes bien précises. J’aimais aussi ces personnages de vieilles femmes, Nan, la couturière de linceuls, Max et son désir de construire son bateau, Théo, l’homme du phare, celui qui aime les oiseaux tout comme la narratrice dont le métier est d’étudier les oiseaux migrateurs. J’ai donc continué ma lecture et je n’ai pas lâché les 200 dernières pages, redoutant la fin, versant quelques larmes de temps en temps. Finalement les dialogues sont merveilleux, tout en non-dit et en sous-entendus… tout se dévoile (ou presque) en temps et en heure, petit à petit, c’est cruellement savoureux.

La narratrice est attachante. On comprend qu’elle a perdu un être cher (sans avoir d’autre précision), les évocations de cet amour perdu sont sensibles et tendres, une subtile et magnifique évocation du manque. Elle réapprend à vivre amputé de cet amour, de cette force, de cette présence. Elle se prend de tendresse et d’affection pour Lambert, homme mystérieux et tourmenté, aperçut un jour de tempête sur le port. Sur la plage dévastée, la vieille Nan, que tout le monde craint et dit à moitié folle, croit reconnaître en lui le visage d’un certain Michel. La narratrice observe qu’au village, d’autres ont des regards étranges. Comme Lili, au comptoir de son bar, ou Théo, l’ancien gardien de phare. Lambert intrigue la narratrice, pourquoi est-il là ? que cherche-t-il ? à qui en veut-il, à la mer ou aux hommes ? Cet homme l’attire… la « relation » est émouvante, toute en retenue, en pudeur… ils cherchent à comprendre le passé de Lambert… sur leur trace, une photo disparaît, de vieux jouets réapparaissent, le nom de Michel Lepage…
Les déferlantes, c’est une histoire d’hommes et de femmes, une histoire cruelle dans laquelle chacun est rongé par la solitude,  chacun porte dans son âme un profond secret.

IMG_5588L’intrigue tient en haleine, nous entrons dans les habitations, le café du village avec toujours la mer et son phare… Ce roman m’a donc fortement surprise, il y a un véritable souffle dans l’écriture, Claudie Gallay exprime l’amour, la rancœur ou le pardon, la brutalité des sentiments, l’impossible deuil des êtres aimés, la complexité des liens familiaux… une déferlante d’émotions à chaque page.

« Qu’est-ce qui fait que l’on s’éprend, comme ça, au premier regard, sans jamais s’être vus avant ? Il y a des rencontres qui se font et d’autres, toutes les autres qui nous échappent, nous sommes tellement inattentifs… Parfois nous croisons quelqu’un, il suffit de quelques mots échangés, et nous savons que nous avons à vivre quelque chose d’essentiel ensemble. Mais il suffit d’un rien pour que ces choses là ne se passent pas et que chacun poursuive sa route de son côté. »

Les Déferlantes, Claudie Gallay, Editions J’ai Lu (2010)

Ton ombre est la mienne, Han Suyin

Ton ombre est la mienne

Philippe et son ami Jacques, docteur, viennent consulter un astrologue dans un village retiré du Cambodge. Ils ne veulent pas savoir ce que le destin leur réserve mais au contraire ils ont besoin des lumières de l’astrologue pour les éclairer sur le passé et plus précisément l’existence que fut celle de Sylvie, la petite sœur de Philippe. Sylvie fut recueillie à l’âge de cinq ans par une femme de ce pays, Maté, après le massacre de leurs parents par les Japonais en 1943. Douze ans après, Philippe parvient à la retrouver et tentera de lui ré-inculquer les mœurs occidentales. Éloignée de sa famille adoptive, Sylvie prend conscience des liens d’amour qui l’unissent à elle. Elle part. Philippe et Jacques la cherchent jusqu’au drame : Jacques la tue accidentellement lors d’une partie de chasse. Mais que faisait-elle ? pourquoi était-elle sous ce buisson ? qui (ou que) fuyait-elle ? où souhaitait-elle se rendre ? retournait-elle vers Maté ou voulait-elle retrouver Philippe ?

Ton ombre est la mienne lecture en coursC’est pour obtenir des réponses à toutes ses interrogations que Philippe et Jacques consultent l’astrologue, afin de comprendre la vie de Sylvie. Tour à tour les deux amis témoignent, l’astrologue faisant office de juge. Interviennent également Maté, son fils Rahit ou encore Anne, la femme de Philippe.

Vous l’aurez compris il s’agit d’un roman sans aucune action. Ton ombre est la mienne est un long dialogue souvent philosophique, mêlant les images et les mœurs orientales et occidentales.

Entre ciel et terre, Jon Kalman Stefansson

Entre ciel et terre fut pour moi une plongée en Islande, sur cette terre balayée par les vents, sur ces côtes battues par les tempêtes, dans ce village de pêcheurs de morues…

Entre ciel et terre fut pour l’histoire de deux amis, une histoire d’amitié. Amitié entre Bardur, le marin amoureux des mots et de la poésie, si amoureux qu’il préfere retenir les vers de Paradis perdu de Milton plutôt que de mettre sa vareuse, oubli fatal… et le gamin qui décidera de rapporter ce livre au vieux capitaine devenu aveugle, une marche au bout de laquelle il a décidé de rejoindre son ami mais aussi tous les êtres chers qu’il a perdu.

Entre ciel et terre fut pour moi une écriture dense, de longues phrases, des paragraphes et des chapitres exigeants mais poétiques.

Ce fut ces trois ingrédients mais également une réflexion sur les mots, la littérature et son pouvoir.

« Plongé dans le recueil de l’Anglais aveugle qu’un pasteur pauvre avait recomposé en islandais à ses heures perdues, il lit une nouvelle fois la strophe, ferme les yeux l’espace d’un instant et son cœur se met à battre. On dirait que les mots sont encore capables de toucher les gens, c’est incroyable, peut-être toute lumière ne s’est-elle pas éteinte en eux, peut-être que, malgré tout, il subsiste quelque espoir. » (p. 46)

« Certains mots sont probablement aptes à changer le monde, ils ont le pouvoir de nous consoler et de sécher nos larmes. Certains mots sont des balles de fusil, d’autres des notes de violon. Certains sont capables de faire fondre la glace qui nous enserre le cœur et il est même possible de les dépêcher comme des cohortes de sauveteurs quand les jours sont contraires et que nous ne sommes peut-être ni vivants ni mots. » (p. 74)

« Il n’y a que peu de gens qui sachent réellement lire dans le bourg, c’est une chose que de pouvoir déchiffrer les lettres, c’en est une autre que de savoir lire, de l’une à l’autre, il y a un abîme. » (p. 240)

Voilà Entre ciel et terre, ce fut une amitié, une plongée islandaise et une écriture particulière. C’est un roman de qualité, j’ai aimé, oui, j’ai adoré, pas toujours, j’ai été surprise, oui, j’ai été enthousiaste, parfois, j’ai été emportée, souvent… néanmoins il m’a manqué quelque chose, peut-être une « âme », un supplément d’intensité, une beauté peut-être moins « lisse »

« Iorvaldur était satisfait d’avoir son ami comme voisin, il est si bon d’avoir un ami véritable en ce monde, alors tu n’es plus tout à fait aussi vulnérable, tu as quelqu’un à qui parler et à écouter sans être forcé de te protéger le cœur. » (p. 151)

Une promesse, Sorj Chalandon

20160323_094042Une couverture attirante, un résumé très incitatif, la promesse d’une belle lecture…

Pourtant j’ai eu beaucoup de difficultés pour entrer dans ce roman (le fait de lire une ligne par-ci par-là n’aide bien évidemment pas), j’ai eu du mal à cerner les différents personnages. Progressivement, dès que j’avais davantage de temps pour lire, je me suis plongée dans ce roman et j’ai découvert avec émotion cette histoire de promesse et de lanterne.

Une lanterne maintenue allumée à l’œil-de-bœuf située face à la mer, des visites quotidiennes dans cette maison pour y insuffler de la vie, une promesse fidèlement tenue jour après jour, mois après moi pas une bande d’amis mais pourquoi ? Du mystère dans ce roman, des zones d’ombre aussi : quel est le sens de ces visites ? pourquoi cette lanterne ? Et puis ce groupe d’amis autour du Bosco, celui qui tient le café dans lequel les six amis viennent systématiquement boire un verre  après avoir tenu leur promesse. Petit à petit le passé est retracé. J’ai ressenti beaucoup de tendresse pour ce personnage du Bosco et une infinie émotion pour le couple Fauvette et Etienne.

C’est une belle histoire d’amour, de fraternité et d’amitié (des valeurs dont on a bien besoin), une promesse accomplie qui restera gravée en moi.

Ca aussi, ça passera. Milena Busquets

ça aussi ça passera

Voici un  étonnant roman. Il traite du deuil mais aussi de l’amour, de l’amitié le tout avec une certaine forme de superficialité et d’insouciance (dû peut-être à la période des vacances dans laquelle le roman se déroule).

Après le décès de sa mère, Blanca quitte Barcelone pour rejoindre sa maison familiale située à Cadaquès. Elle ne part pas seule mais emmène ses deux enfants (plutôt logique), ses deux ex-maris (un peu étrange tout de même) ainsi que ses meilleures amies. Cherchant le réconfort et l’apaisement dans ce lieu empreint de souvenirs, elle se remémore sa mère, premier et dernier amour de sa vie, mais aussi (et beaucoup) ses relations avec les hommes fondés sur le coup de foudre et donc vouées à l’échec. Entre sieste dans un hamac, soirée alcoolisée (sans compter quelques joints) et balade sous le soleil, Blanca tente de se reconstruire mais cela lui semble douloureux et long.

Milena Busquets évoque ici la relation mère-fille et à travers les souvenirs se dessine le portrait de la mère, une mère libre et exigeante, une mère à la fois admirée et détestée. Un roman que j’ai lu facilement malgré le sujet pesant (mais contre balancé aussi par de nombreuses scènes de sexe). L’ensemble m’a semblé trop frivole et j’ai trouvé le personnage de Blanca peu attachant. Une lecture en demi-teinte donc.