Marivaux

Marivaux théâtre1Un peu de théâtre et du classique… replonger dans la littérature du XVIIIe siècle, c’est se replonger en pleine querelle des Anciens et des Modernes, c’est se replonger dans l’esprit philosophique, c’est se replonger dans la question de la Nature, c’est se replonger dans cette quête de vérité et cette démarche expérimentale.

Dans ces trois pièces, La Dispute, La Fausse Suivante et La Double Inconstance, trois comédies, j’ai retrouvé cet esprit mais j’ai découvert la plume de Marivaux. Une écriture particulière, une écriture qui délite un mot, une écriture qui avance en rebondissant sur une réplique.

Ma pièce préférée est La Dispute, pièce assez simple et très courte dans laquelle une expérimentation est menée. C’est une pièce qui interroge sur les rapports entre les hommes et les femmes avec un savoureux dispositif de théâtre dans le théâtre. Le Prince a élèvé à l’écart des enfants devenus hommes et femmes, il va leur rendre une liberté surveillée afin de voir si la « première inconstance » et la « première infidélité » viennent de l’homme ou de la femme. La naïveté et le narcissisme d’Eglé, les sauts de cabris d’Azor et de Mesrin sont jubilatoires : « Je ne connais pas vos personnes, mais je sais qu’il y en a trois que je ravis et qui me traient de merveille. » (p.23)Marivaux théâtre

La Double Inconstance et La Fausse Suivante sont des pièces plus complexes. On retrouve cet esprit du XVIIIe siècle et les personnages issus de la commedia dell’arte. J’ai beaucoup souri à la lecture de La Double Inconstance, La Fausse Suivante m’a moins plus. C’est une pièce qui travaille davantage sur le thème du double, tout le monde (ou presque) se moque de tout le monde et joue double.

Un été sans les hommes. Siri Huvstedt

Un été sans les hommes1Bon ben voilà petite déception… je crois que j’attendais trop de ce livre. Quand il est sorti, il y a plusieurs j’avais flashé sur la couverture et puis j’ai entendu la sortie en poche, et puis j’ai d’autres coups de cœur. L’autre jour, à la bibliothèque, il était à côté des bornes de prêt avec une affiche « les coups de cœur de votre été », allez hop ni une ni deux je l’embarque au milieu des albums pour enfants.

Une semaine après, je peux dire que je suis déçue. L’histoire ne m’a pas convaincue ou plutôt la construction de l’histoire. La narratrice, Mia, est incapable de supporter la liaison de son mari Boris alors elle quitte New York et rejoint sa mère qui vit dans une maison de retraite. Là tout en fréquentant les dames âgées, elle ouvre un atelier d’initiation à la poésie et accueille sept adolescentes. Un été tout féminin donc entre des adolescentes à la recherche d’elles-mêmes, les petites vieilles de la maison de retraite, les confidences de sa maman, la voisine délaissée un peu paumée perdue avec ses enfants et les lettres de Boris qu’elle reçoit, Mia observe. Entre tout cela quelques pages difficilement identifiable, une alternance narration classique et échanges d’e-mails,  des considérations philosophiques ou encore réflexions sur la féminité. Je me suis parfois ennuyée.

Un été sans les hommes2

« Il est impossible de deviner l’issue d’une histoire pendant qu’on la vit ; elle est informe, procession rudimentaire de mots et de choses et, soyons francs : 

on ne récupère jamais ce qui fut. La plus grande partie en disparaît. Et pourtant, comme je m’efforce, assise ici à mon bureau, de le faire réapparaître, cet été pas seulement lointain, je sais que des tournants ont été pris qui ont affecté la suite. » (p. 48)

 

Point Cardinal. Leonor de Recondo

Il y a des livres qu’on lit en apnée, Point Cardinal fait parti de ceux-là. Encore sous le coup de ma lecture (terminée il y a pourtant quelques jours), je ne sais pas par où commencer. J’avais un souvenir tellement fort et magique de ma lecture d’Amours que je n’osais espérer revivre une telle lecture, c’était une erreur de penser cela.

Point cardinal

Léonor de Récondo m’a emmenée sur des sentiers inconnus, une réflexion sur l’identité sexuelle, un thème finalement très peu traité en littérature. Avec beaucoup de délicatesse, de tendresse et de douceur, elle narre l’histoire de Laurent. Laurent est un père de famille, très complice avec sa femme Solange qu’il a rencontré au lycée. Mais un mal intérieur le ronge, c’est la femme qui vit en lui. Se maquiller, revêtir une robe… Laurent ne se sent lui qu’ainsi. Il est convaincu qu’il est temps de changer de vie, qu’il doit cesser de se mentir et de mentir à ses proches, qu’il doit changer de sexe, qu’il doit réaliser ce parcours pour arriver à soi.  Il sent que c’est le moment. Reste à l’annoncer et à le faire accepter à ceux qu’il aime, sa femme et leurs deux enfants.

Léonor de Récondo suit le parcours de cet homme qui se révèle, qui se transforme et dont la vie bascule. C’est un roman très pudique, assez intime toutefois. On sent beaucoup de bienveillance, de compréhension et de tolérance envers le héros de la part de l’auteur mais aussi de la part de sa femme, de ses collègues, de sa fille (son fils ayant plus mal à accepter).

Je ne sais que dire de plus, ce fut une lecture haletante et intense dans laquelle j’ai tout aimé, de l’écriture épurée à l’édition que je trouve toujours sublime, c’est un récit bouleversant, un portrait de femme dans la peau d’un homme ! A lire de toute urgence ! ❤ ❤ ❤

Point Cardinal. Léonor de Récondo. Edition Sabine Wespieser. Août 2017

Comme des enfants, Alison Lurie

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Pour un week-end prolongé, Anna a invité deux couples d’amis, Celia et Dan Zimmern ainsi que Honey et Bill Hubbard dont les fillettes, Mary-Ann et Lolly, sont ses élèves. En effet, Anna dirige une école « progressiste ». Ce week-end est l’occasion de se réunir mais surtout de se dévoiler. En effet, isolé, ce petit monde à part, c’est un week-end hors-du-temps que nous propose Alison Lurie dans cette campagne reculé. L’auteur étudie les travers de la société américaine par le biais de ses personnages. On n’échappe ni aux remarques sexistes des personnages masculins (parfois drôles), ni aux réflexions sur l’éducation ou l’école et encore moins aux remarques des enfants sur ce monde d’adultes où règnent la tromperie et la superficialité.Ce regard est surtout ce qui m’a plu dans ce roman, un roman pas si naïf. C’est Mary-Ann, 9 ans, qui prend souvent en charge le récit et les observations qu’elle fait sont tout à la fois puériles et justes. Les adultes s’obstinent à cacher la vérité aux enfants, à ne boire que lorsque les fillettes dorment (du moins le croient-ils) ou encore à comparer une bagarre enfantine à une bagarre violente entre hommes ivres et jaloux ! Ces adultes se comportent finalement « comme des enfants » avec leurs jeux non-anodins à l’opposé des jeux d’imagination et de fantaisie des fillettes.

« Je me demande de quel droit je suis là dans le Westchester à diriger une école pour des enfants privilégiés de familles bourgeoises, à les emmener voir des dinosaures et visiter des biscuiteries, alors qu’il y a dans ce pays des enfants qui ne savent pas lire et qui ne mangent pas à leur faim. […] A d’autres moments, à la récréation, je regarde par la fenêtre, et je me dis qu’un jour, quand je serai morte peut-être, un des enfants que je vois là en train de jouer changera le monde grâce à ce qu’il a appris à Eastwind. » (P. 67)

« Regardez les femmes que nous connaissons, elles ont presque toutes été élevées avant le Dix-Huitième Amendement. Dans l’ensemble, elles n’ont guère de plomb dans la cervelle, elles sont comme des enfants en fait, c’est le résultat de l’éducation qu’elles ont reçue. Quand elles ont pu voter et porter des jupes courtes et le reste, c’était trop tard pour elles. Peut-être qu’elles voudraient bien être comme les hommes, mais elles ne savent même pas ce que ça veut dire. » (p. 152)

Je ne peux ni dire que j’ai adoré ni que je n’ai pas aimé. Le plus gros défaut, pour moi, est le manque d’empathie envers les personnages. Les gros défaut sont tracés mais très peu les qualités. Le petit Lennie est présenté comme un enfant turbulent, pénible, désagréable avec les fillettes envers qui il n’a que de mauvaises intentions néanmoins je n’ai pas éprouvé de peine pour Mary-Ann ou Lolly ou de colère contre Lennie. Dommage…

Pour finir une jolie métaphore de la vie… :

« J’ai toujours pensé que la plus grande partie de la vie, c’est comme de marcher dans une épaisse forêt. Tenez, les bois, là-bas. (Par delà le chemin et les champs, elle désignait au creux de la vallée un bouquet touffu d’arbres verts, le long de la rivière.) C’est continuellement envahi par les buissons et les ronces. Et gorgé d’eau par endroits, un vrai marécage. On a un mal fou à s’y frayer un chemin. Et la vie, c’est comme ça, un fouillis confus, une multitude de sensations, d’émotions violentes, de gens qui se collent à vous. » (p. 293)

La fenêtre panoramique, R. Yates

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Un roman sombre sur un couple, une lecture qui prend de la force au fur et à mesure des pages tournées, les dernières pages m’ont glacée et fortement attristée. On sent le drame poindre, je l’avais deviné assez tôt néanmoins il n’est demeure pas moins violent et terrible.

Un couple, April et Frank Wheeler, tente de mener une vie comme il convient selon les convenances de l’époque (l’Amérique des années 50) : une maison en banlieue de New York avec une fenêtre panoramique, deux enfants, un semblant de bonheur et de réussite professionnelle… mais ils vivent surtout avec la conviction de se penser meilleurs ou en tout cas différents de leurs voisins, les Givings et les Campbell qu’ils sont pourtant obligés de côtoyer.

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Cependant les années passant, le couple se désunit, se déchire, les disputes sont de plus en plus fréquentes, les désaccords évidents : s’aiment-ils vraiment ? est-il possible de se haïr ? n’osent-ils plus s’avouer leurs sentiments ? un projet inabouti fera éclater au grand jour (et à la vue des voisins) leurs difficultés ce qui entraînera le drame final.

Plus je tournais les pages, plus je m’accrochais à cette sombre histoire et les cent dernières pages (lues d’ailleurs très rapidement) furent une vraie révélation qui m’éclairèrent beaucoup sur le début du roman.

Un portrait sombre et amer d’un couple américain dans les années 50

Seule contre la loi, W. Wilkie Collins

Seule contre la loiJe ne sais pas par où commencer car ce roman se vit de l’intérieur en retenant sa respiration. J’ai été happée dès les premières lignes et j’ai suivi l’enquête de Valeria Woodville page après page.

Difficile de parler de ce roman sans en dévoiler l’intrigue et donc sa saveur. Valeria épouse Eustace Woodville cependant au lendemain de ses noces, elle découvre un secret concernant son mari. Eustace se terre alors dans le silence et préfère la fuite aux explications. Mais c’est sans compter sur le caractère bien trempé de Valeria qui décide de découvrir la vérité. Malgré les mises en garde, les craintes, les reproches de son entourage, elle devient un véritable détective. C’est une femme à la personnalité forte, libre et indépendante, obstinée et persévérante mais aussi une femme passionnément amoureuse qui se jette à corps perdu dans une enquête pour percer le secret de son époux (un très beau portrait de femmes). Entre mensonges, faux-semblants, passions et révélations, l’intrigue prend dès les premiers chapitres, les questions fussent dans notre tête (et dans celle de Valeria) : pourquoi Eustace adopte-t-il ce comportement ? Que peut-il cacher ?

DSC04117 Bien que le rythme ralentisse au cours du roman pour céder la place à une analyse précise des tourments et des interrogations de Valeria, l’intrigue est construite merveilleusement et la révélation ultime m’a surprise et secouée. Décidément Willian Wilkie Collins sait me surprendre à chaque lecture, un vrai bonheur que cet auteur !

Hiver, Christopher Nicholson

Hiver

A mi-chemin entre roman et biographie, Hiver fait entrer le lecteur chez Thomas Hardy lors de son dernier hiver, celui de ses quatre-vingt-quatre ans en 1924.

J’ai vraiment eu le sentiment d’entrer dans son intimité. Dans son cottage du Dorset, il vit avec sa seconde épouse, Florence, un brin nerveuse, mélancolique,  amer devant les sacrifices qu’elle a effectué pour son mari et aigrie par l’absence de signes d’affection de son mari. Thomas Hardy n’apparaît pas sous son meilleur jour en tant que mari, il est souvent agacé, peu compréhensif et peu patient avec sa femme. Obnubilé par son travail, il aime écrire quotidiennement « Lorsqu’il était assis à son bureau, la plume à la main, il ne se sentait pas vieux » (p. 15). L’image de ce vieux monsieur descendant l’allée de son cottage accompagné de son fidèle compagnon Wessex pour leur promenade quotidienne dans la brume et le froid hivernal m’a touché. Cette recherche du calme et de la solitude dans la campagne glaciale…

En ce dernier hiver, il s’éprend de Gertrude Bugler, dite Gertie, comédienne dans la troupe locale amateur. La troupe met en scène le célèbre roman, Tess d’Uberville, et elle tient le rôle principal. Thomas Hardy est rempli d’admiration pour Gertie tandis que Florence se montre de plus en plus jalouse face à son mari qui ressemble alors à un jeune homme épris : écriture de poèmes d’amour, hésitations multiples, invitations… Florence se sent prisonnière de cette maison froide et fait des siennes pour refréner ce dernier amour de son mari.

Cette lecture est un moment de bonheur, je me suis sentie enveloppée par les brumes et brouillards du Dorset. Isolée dans cette maison entourée d’arbres, je ressentais ce silence et cette solitude.

« Assis à présent à son bureau, avec un châle de laine autour des épaules, le vieil homme ne s’en souciait guère: des brouillards de cette nature, de même que le givre, le verglas et la neige, font partie de l’hiver dans la campagne anglaise et sont infiniment préférables à l’âcre variante sépia du même phénomène que l’on rencontre en ville. De fait, il savait gré au brouillard de dissimuler les distractions du monde extérieur, lui permettant ainsi de se concentrer sur son métier d’écrivain. » (p. 137-138)