Dans la forêt. Jean Hegland

Dans la forêtJe l’ai enfin lu ! Depuis sa sortie, je le voulais et voilà c’est fait, et je ne suis pas déçue ! En le commençant, j’ai beaucoup repensé aux Les enfants de Noé de Jean Joubert. Effectivement on retrouve les mêmes éléments : une famille bloquée dans sa maison isolée qui doit apprendre à se débrouiller et à vivre sans aucune aide extérieure. Le huis-clos est haletant. Dans la maison en bordure de forêt vivent un père passionnée de littérature, une mère qui transmet l’amour de la danse à sa fille Eva (d’ailleurs les pages dans lesquelles elle décrit sa relation à la danse sont splendides), la deuxième fille est Nell, la cadette, qui se réfugie dans la lecture. C’est elle qui raconte. On ne sait pas pourquoi mais l’essence se raréfie, l’électricité est de plus en plus aléatoire, les avions ne passent plus dans le ciel, les magasins ne sont plus alimentés… bientôt la petite famille ne peut plus se rendre en ville avec son véhicule, ils vivent en vase clos et constatent que les coupures sont de plus en plus longues…. il faut vivre et trouver des solutions, heureusement il y a les conserves de maman, le potager et les encyclopédies de papa.

« En juin dernier, quad la lune a briller toute rouge à cause des incendies d’Oakland, on aurait dit un avertissement nous enjoignant de ne pas nous éloigner de la maison, et les nouvelles que nous avions les samedis soirs ont confirmé ce message. » p.30

Peu à peu la civilisation disparaît, les parents meurent (j’ai pleuré pour le père, scène atroce !), elles sont seules et doivent survivre. Le temps coule, impossible de dire combien de temps, un hiver, un printemps, un été, un automne et puis tout recommence. Il faut apprendre à grandir, à vaincre la peur en attendant… L’extérieur est cruel ou attirant, Nell succombe mais l’attachement à sa sœur est trop fort. Elles restent ensemble, soudées ou en colère l’une contre l’autre. La forêt c’est le lieu des prédateurs, des araignées, des ours, des sangliers… mais la forêt c’est le refuge de Nell. De là elle trouvera la force de s’en sortir, les ressources nécessaires. Du moment qu’elles comprennent qu’un « retour à la normale » est impossible, elles prennent leur destin en main. Et si la solution c’était de faire confiance à la nature ? d’abandonner ses conditions civilisées pour retourner à la nature ? vivre en harmonie avec elle ? cette souche, lieu de leurs jeux d’enfants, des émois amoureux, des pleurs, refuges et lieu de naissance, ne peut-elle pas être comme une grotte ?

Je me suis beaucoup demandé ce qui allait se passer et puis comment aller se terminer ce huis-clos, je pensais savoir mais je me suis trompée. Voici un livre puissant, un hymne à la nature et une réflexion sur la fin de la société de consommation, un roman sur la fin du monde dans une version réaliste et émouvante.

« Elle avait pris l’habitude de se mettre à danser dès que les lumières clignotaient. même s’il était minuit, même si elle avait juste fini de manger ou prenait un bain, lorsque l’électricité revenait, elle se levait d’une bond, courait à son studio, mettait la musique et dansait.  » p.47

Sukkwan island. David Vann

Sukkwan islandJ’ai lu ce roman avec une tension permanente… c’est assez oppressant comme lecture et quelques instants après avoir lu les dernières pages, j’ai encore mon cœur qui palpite. Deuxième lecture  après Aquarium, j’apprécie de plus en plus cet auteur qui me surprend ! D’ailleurs, avez-vous d’autres lectures de cet auteur à me conseiller ?

Bon revenons à Sukkwan island… par où commencer… ? Jim décide d’emmener son fils de treize ans, Roy, passer une année dans une cabane isolée sur une île sauvage du sud de l’Alaska. Après de nombreux échecs personnels, il espère pouvoir se reconstruire et de créer un lien avec son fils qu’il connaît finalement si peu.  Jim et Roy vont devoir apprendre à vivre dans ce milieu hostile fait de forêt et d’animaux sauvages, et puis l’hiver approche, il faut se constituer des réserves de nourriture. Très vite ce huis-clos est pesant pour Roy (mais j’ai aussi ressenti cette lourdeur), il sent la fêlure en son père, s’en inquiète mais en même temps en est indifférent… Pourtant il se sent responsable. Roy soutient son père. C’est une épreuve éprouvante physiquement et moralement. Cette proximité gêne Roy, les confidences de son père sont désagréables et puis il est insaisissable et défaillant entraînant ce séjour dans un drame irrémédiable. Je ne dévoile rien mais le récit prend une tout autre tournure avec un tête à tête glaçant.

Sukkwan island 2« Tu sais, dit son père cette nuit-là tandis qu’ils attendaient le sommeil, tout est trop incontrôlable, ici. Tu as raison. Il faut être un homme pour supporter ça. Je n’aurais pas dû emmener un enfant avec moi.

Roy n’arrivait pas à croire que son père lui dise ça. Il ne ferma pas l’œil de la nuit. Il voulait partir. Il voulait s’échapper. Mais à mesure que les heures passaient, il savait qu’il allait rester. Il imaginait son père seul, il savait que son père avait besoin de lui. » (p. 86)

Voici un roman noir dont la lecture fait suffoquer, j’ai étouffé pendant cette lecture, j’ai frémi pendant ce récit, ce huis-clos, ce tête à tête glacial… Le personnage du père, Jim, m’a frappé par son inconscience, son irresponsabilité et ses faiblesses et ses tourments insolubles. Truffé d’égoïsme et d’ingratitude à l’égard de son fils, il se fait porter par celui-ci mais le père ne comprend que trop tard la place qu’il aurait dû occuper.

Sukkwan island, David Vann, édition Gallmeister, 2011

Les enfants de Noé. Jean Joubert

IMG_4547Ce roman pour adolescent (sur les conseils de mon cher et tendre qui l’avais lu en 6e, je l’ai conseillé à mes 6e) est une réécriture de l’arche de Noé. Les références au texte sacré sont fréquentes mais ce roman comporte aussi de nombreuses références mythologiques (la vache s’appelle Io ou le chat Hector pour les plus évidentes) ou littéraires. C’est donc une lecture intéressante qui permet de faire le pont entre les textes fondateurs, des œuvres patrimoniales et nos préoccupations actuelles. Cette fable est en effet une réflexion sur les bouleversements climatiques, nos habitudes de consommation et la fragilité de notre monde : « Soudain je sentis combien nous étions minuscules dans cette immensité. » (p. 56)

En février 2006, une gigantesque tempête (provoquée par des expériences scientifiques dans les pôles) de neige ensevelit l’hémisphère nord. Simon (le narrateur), sa petite sœur Zoé et leur parent, Pa et Man ainsi que leurs quelques animaux se retrouvent bloqués dans leur chalet, véritable arche au cœur des montagnes. Sans moyen de communication, sans électricité, ils doivent apprendre la survie et retrouver des gestes ancestraux, ils doivent dompter la solitude, la peur et faire preuve d’ingéniosité. Le père est le personnage central, véritable pilier, il organise la vie familiale, il rassure mais c’est lui aussi qui dispense les enseignements, qui lit de manière quotidienne différents récits ou raconte différentes légendes : « Que de jours nous avons passés, près de l’âtre, dans cette pièce basse qui nous enserrait et nous protégeait, comme l’une de ces cavernes où vécurent, pendant des milliers d’années, nos lointains ancêtres ! La pénombre, la lueur du feu, la muraille grossière, l’odeur de bois et de fumée, et jusqu’à la barbe de mon père, de plus en plus hirsute, auraient pu faire illusion. » (p.101) Véritable huis-clos, ce roman est parfois oppressant et angoissant : cette neige, ce silence, cet isolement, les denrées qui s’épuisent… heureusement le père maintient l’espoir et aide sa famille dans ce déluge blanc.

« Mais Noé a trouvé grâce aux yeux de l’Eternel, qui établit avec lui son alliance ; il est la dernière chance donnée au monde de se racheter et de survivre. Je pris pour que nous soyons, ici, tous quatre, les enfants de Noé. » (p.159)

Les enfants de Noé, Jean Joubert, édition Ecole des loisirs, 1998 (édition de mon amoureux lorsqu’il l’a lu en 6e)

Le trésor des Benevent. Patricia Wentworth

Le trésor des beneventDans la demeure familiale de Underhill, propriété des Benevent depuis plusieurs générations, se dissimule un trésor mais quiconque le trouve, trouvera également la mort.

Candida Sayle doit emménager chez ses vieilles tantes, la glaçante Miss Olivia et l’émotive Miss Cara. La jeune Candida découvre ses tantes mais aussi cette demeure, ses secrets et ses légendes.

Entre passages secrets, poussière et toiles d’araignée, Candida ressent le poids du passé et la pesanteur du secret. J’ai adoré cet univers, cette demeure débordant de légendes, ces passages secrets et ces couloirs dérobés… Assez rapidement, il y a une mort suspecte. Le récit s’accélère alors (et mon plaisir de lecture aussi !). J’ai assez vite compris mais il restait à percevoir les subtilités et les rouages de ce meurtre. J’ai trouvé que le personnage de Miss Silver n’apportait pas grand chose. Bien que ce soit mon premier Patricia Wentworth, je sais bien qu’il s’agit de son personnage d’enquêtrice,IMG_3418 petite dame âgée tricotant et sirotant du thé, mais dans ce roman son rôle est mineur et finalement l’enquête menée par les membres de la famille était possible. Le huis-clos était d’ailleurs intéressant.

Voici donc une lecture qui délasse, l’écriture est simple mais charmante et j’ai passé un bon moment (sans trop frisonner) avec ce roman.

Le trésor des Benevent, Patricia Wentworth, éditions 10/18, avril 1997

Dans les eaux du grand Nord. Ian McGuire

Dans la mer du Nord1Un roman haletant… Dès le début (avant même de le commencer), cette lecture m’a rappelé Moby Dick d’Herman Melville. Un baleinier, le Volunteer, s’apprête à partir vers le grand Nord à la recherche des baleines et de la si précieuse huile bien que nous soyons à la fin du XIXe siècle signant la fin de la grande époque de la chasse à la baleine. Les scènes de pêche sont bien dans la lignée de Melville mais la comparaison s’arrête là. Pour le reste, il s’agit d’un récit dur et violent, un vrai roman d’aventures dans lequel les personnages ont des caractères bien trempés.

Dans l’ensemble les marins sont violents, brutaux, à bord bagarres et jurons sont fréquents. Ce sont des êtres sans pitié, des crapules sanguinaires et sans cœur, des ivrognes brutes et bestiales… Seul être à se détacher un peu, Patrick Summer. Ancien chirurgien de l’armée britannique, au passé trouble, il s’est engagé pensant être tranquille : « Le poste de médecin sur un baleinier était un point de détail, une exigence juridique à satisfaire, mais qu’en pratique il n’y a qu’à se tourner les pouces. » (p. 36). Le voyage sera loin d’être paisible, en effet voici qu’est découvert le meurtre d’un mousse, ce violent assassinat bouleverse le cours de l’aventure. S’ensuivent enquête, soupçons et surtout le Dans la mer du Nord3dévoilement des personnalités et des intentions de chacun : entre celui qui veut cacher ses désirs coupables, celui qui souhaite l’échec de l’aventure, celui qui désire couler le bateau pour toucher des assurances… que des figures cupides et cruelles. Cette pêche à la baleine prend alors des allures de chasse à l’homme et de lutte pour la survie sur ces eaux gelées du grand Nord et sur la banquise.

C’est une oeuvre intéressante. Ian McGuire fait revivre le monde des baleiniers qu’il décrit avec détail, ce monde revit devant nos yeux. L’écriture est crue et féroce. Les péripéties s’enchaînent dans ce roman noir à la tension dramatique forte.

Dans les eaux du grand Nord, Ian McGuire, éditions10/18, mai 2017

Long week end, Joyce Maynard

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A coup sûr une auteur que je relirai car ce roman m’a séduit !

Adèle, mère silencieuse, un peu « éteinte », marquée par son divorce, vit en retrait du monde. Seule la présence de son fils, Henry, treize ans, adolescent en plein questionnement et en pleine transformation, un ado solitaire, mal dans sa peau et manquant de confiance en lui, la force à sortir un peu. Et en cette veille de rentrée, il faut aller refaire la garde-robe de son fils qui grandit. C’est là, au supermarché, qu’Henry rencontre Franck, un « taulard en cavale ».

L’arrivée impromptue et inattendue de Franck, ce meurtrier en fuite, vient bouleverser le quotidien d’Adele et d’Henry. Le temps d’un long week end (six jours), sous une chaleur caniculaire, Franck devient leur hôte. Avec une écriture gracieuse et fine, on entre dans l’intimité de chaque vie. Chacun a un parcours particulier avec des fêlures, des envies et des espoirs parfois inavoués. Par le récit et le regard d’Henry, on découvre surtout le passé d’Adele et celui de Franck, leurs blessures et leurs peurs, des vies finalement assez complémentaires. Et si cette rencontre apportait à chaque membre de ce trio « le seul vrai brin de chance » (p. 182) de leur vie ?

Dans ce huis-clos, chacun se révèle et apprend à grandir c’est en cela que ce week-end est long par les marques et les souvenirs qu’il laissera en chacun. J’ai aimé les trois protagonistes, Franck, l’homme providentiel, musclé et protecteur, rassurant et tendre face aux deux êtres frêles qu’il retient. J’ai aimé l’humanité de chacun des personnages, leur fragilité aussi. Les dernières pages sont belles et émouvantes (j’ai versé ma petite larme tout de même). Ce qui ressort de cette histoire c’est l’amour, la force et la puissance de l’amour tout en s’interrogeant sur la question du pardon. Un roman très fort !

« Parfois je me demandais si le problème n’était pas qu’elle avait trop aimé mon père. J’avais entendu parler de cas de personnages qui ne se remettaient jamais de la mort ou du départ de quelqu’un qu’ils avaient trop aimé. On disait qu’ils avaient le cœur brisé. […] Est-ce que pour haïr quelqu’un comme elle semblait haïr mon père, il ne fallait pas d’abord l’avoir beaucoup aimé ? Comme dans le jeu de bascule : plus bas descend l’un, plus haut monte l’autre. J’ai fini par conclure que ce n’était pas d’avoir perdu mon père qui avait brisé le cœur de ma mère, c’était d’avoir perdu l’amour tout court. […] Ce qu’elle avait aimé, c’était l’amour. » (p. 39-40)

Hiver, Christopher Nicholson

Hiver

A mi-chemin entre roman et biographie, Hiver fait entrer le lecteur chez Thomas Hardy lors de son dernier hiver, celui de ses quatre-vingt-quatre ans en 1924.

J’ai vraiment eu le sentiment d’entrer dans son intimité. Dans son cottage du Dorset, il vit avec sa seconde épouse, Florence, un brin nerveuse, mélancolique,  amer devant les sacrifices qu’elle a effectué pour son mari et aigrie par l’absence de signes d’affection de son mari. Thomas Hardy n’apparaît pas sous son meilleur jour en tant que mari, il est souvent agacé, peu compréhensif et peu patient avec sa femme. Obnubilé par son travail, il aime écrire quotidiennement « Lorsqu’il était assis à son bureau, la plume à la main, il ne se sentait pas vieux » (p. 15). L’image de ce vieux monsieur descendant l’allée de son cottage accompagné de son fidèle compagnon Wessex pour leur promenade quotidienne dans la brume et le froid hivernal m’a touché. Cette recherche du calme et de la solitude dans la campagne glaciale…

En ce dernier hiver, il s’éprend de Gertrude Bugler, dite Gertie, comédienne dans la troupe locale amateur. La troupe met en scène le célèbre roman, Tess d’Uberville, et elle tient le rôle principal. Thomas Hardy est rempli d’admiration pour Gertie tandis que Florence se montre de plus en plus jalouse face à son mari qui ressemble alors à un jeune homme épris : écriture de poèmes d’amour, hésitations multiples, invitations… Florence se sent prisonnière de cette maison froide et fait des siennes pour refréner ce dernier amour de son mari.

Cette lecture est un moment de bonheur, je me suis sentie enveloppée par les brumes et brouillards du Dorset. Isolée dans cette maison entourée d’arbres, je ressentais ce silence et cette solitude.

« Assis à présent à son bureau, avec un châle de laine autour des épaules, le vieil homme ne s’en souciait guère: des brouillards de cette nature, de même que le givre, le verglas et la neige, font partie de l’hiver dans la campagne anglaise et sont infiniment préférables à l’âcre variante sépia du même phénomène que l’on rencontre en ville. De fait, il savait gré au brouillard de dissimuler les distractions du monde extérieur, lui permettant ainsi de se concentrer sur son métier d’écrivain. » (p. 137-138)