Le cri de la mouette. Emmanuelle Laborit

Le cri de la mouetteEn cette période de rentrée, je poursuis les lectures pour mes élèves. Mes collègues m’ont parlé de cette biographie qui plait souvent aux élèves et même à ceux qui n’aiment pas lire ». Effectivement j’ai constaté qu’ils ont tous lus et tous aimé… en tout cas ils en ont tous retenu quelque chose et ça c’est déjà une belle petite victoire !

Emmanuelle Laborit est née sourde dans les années 70. Elle raconte sa surdité dans le monde des entendants, l’absence de compréhension, le désir immodéré des entendants de la forcer à parler, déchiffrer sur les lèvres, la difficulté de communication avec sa mère ou les autres. D’où les cris… elle crie, des petits cris comme ceux des mouettes. En effet, à cette époque, la langue des signes n’est pas apprise. Emmanuelle Laborit développe donc un langage spécifique, comprend assez tard qu’il existe d’autres sourds, qu’elle n’est pas une erreur de la nature. A ce propos, je trouve très jolis les propos de sa grand-mère : « Il [Dieu] a choisi que tu sois sourde. Cela veut dire qu’il espère que tu apporteras aux autres, aux entendants, quelque chose. Si tu étais entendante, tu ne serais peut-être rien du tout, une petite fille banale, incapable d’apporter quelque chose aux autres. »

Etre sourde c’est donc, au début, être seule, une solitude dont elle souffre jusqu’au jour où elle fait une rencontre déterminante, celle de Billy Moody et d’Alfredo Corrado. A partir de là, elle comprend qu’elle peut être sourde et avoir un avenir, exercer un métier, faire des études, elle aussi a droit à un avenir. Et c’est vers le théâtre qu’elle se tourne.

Ce livre permet de réaliser à quel point notre société n’était pas adaptée et n’intégrait pas ce handicap (comment penser que les discours politiques n’étaient pas traduits en langue des signes ? comment penser que les écoles refusaient de signer ?). Emmanuelle Laborit partage son expérience, sa révolte et sa défense de la langue des signes qui lui  permis son ouverture au monde. Un message touchant et une femme tenace !

« Mon langage des signes est ma vraie culture. Le français a le mérite de décrire objectivement ce que je veux exprimer. Le signe, cette danse des mots dans l’espace, c’est ma sensibilité, ma poésie, mon moi intime, un vrai style. […] Ce livre est un cadeau de la vie. Il va me permettre de dire ce que j’ai toujours tu, aux sourds comme aux entendants. C’est un message, un engagement dans le combat concernant la langue des signes, qui sépare encore beaucoup de gens. » (p.9)

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La Bête et la Belle. Thierry Jonquet

La Bête et la BelleAllez autant le dire rapidement, je n’ai pas aimé cette lecture… pourtant elle aurait dû me plaire. C’est ma collègue qui nous a suggéré le titre lorsque nous réfléchissions aux lectures qu’on donnerait à nos élèves pendant l’été, pour les futurs 3e. « Allez c’est une réécriture de La Belle et la Bête » « allez c’est un récit policier un peu déroutant mais dont la fin est géniale. » Bon ben voilà, j’ai été tellement déroutée que j’en ai quitté la route. Perdue…

D’abord l’écriture est assez particulière. Je ne sais pas pourquoi mais elle m’a fortement rappelé La Fée Carabine de Daniel Pennac, que j’avais,- moi-même élève de 3e lu. Je me rappelle que le vocabulaire familier voire grossier voire imitant l’oralité m’avait chamboulé et que j’avais demandé à ma mère de le lire parce que je ne comprenais pas vraiment… une des rares fois où elle a dû faire le travail à ma place. Bref depuis j’aime Pennac mais là j’ai vraiment eu du mal. Du mal à suivre qui étaient les personnages : le Coupable, l’Emmerdeur, le commissaire, Léon, le commis boucher… Du mal à suivre les intentions de l’auteur… Du mal à comprendre les actions des personnages…

Je dois reconnaître la force d’écriture de Thierry Jonquet puisque je n’ai pas compris qui était le coupable, jusqu’à la fin joli suspense mais voilà ma lecture fut laborieuse jusqu’à la fin et je reconnais que j’ai lu en diagonale les dernières pages (oups). Du côté de mes élèves, les avis étaient tranchés, certains n’ont rien compris et ont détesté, d’autres ont adoré le suspense, la révélation finale et l’écriture totalement atypique. Maintenant à vous de vous faire un jugement !

Ravage. Barjavel

RavageEn ouvrant cette oeuvre, je pensais la relire (nous l’avons donné à lire pendant l’été à nos futurs 3e), finalement je ne l’avais jamais lue, je pense que je m’en serais souvenue. En revanche, lorsque j’étais moi-même en 3e, j’avais lu La Nuit des Temps que j’avais adoré et dévoré. Pourtant je ne suis pas du tout une grande adepte des romans d’anticipation et de science-fiction, comme quoi ça fait du bien de se laisser aller vers d’autres genres.

Revenons à Ravage. Je suis assez mitigée et j’ai hâte de savoir ce que mes élèves en ont pensé. J’ai beaucoup aimé les deux premières parties : Les Temps nouveaux et la chute des villes. Nous sommes dans les années 2050, Paris a bien changé, la société est robotisée et chaque humain est assisté, pour toute tâche, d’une machine.

J’ai aimé la réflexion écologique; en effet il est souvent question des hommes qui ont gaspillé les ressources de la planète, qui n’ont pas fait attention à elle et qui sont donc responsables des changements. Barjavel avait bien anticipé (malheureusement) de ce point de vue et son discours sur le réchauffement sonne aujourd’hui d’une manière bien étrange quand on sait qu’il a écrit ce roman en 1942. Le cœur de l’intrigue est là : une panne énergique entraîne la civilisation à sa perte. Le progrès a entraîné la perte des valeurs et détruit l’humanité. La ville brûle. Il faut gagner la campagne, ce sera une exode douloureuse pour le héros, François, accompagné de Blanche et d’amis ou de connaissances. Ils doivent traverser un monde dévasté et survivre. La violence et la brutalité sont assez fréquentes dans ce roman, ce qui m’a parfois dérangée. J’ai trouvé également quelques situations totalement exagérées et loufoques.

« Cette crise de l’éléctricité qui semblait traduire une véritable altération, heureusement momentanée, de l’équilibre intérieur des atomes était due à une recrudescence des taches solaires. Les taches solaires, ajouta le distingué savant, sont également la cause de l’accroissement notable de température que le globe subit depuis des années, et de l’exceptionnelle vague de chaleur dont le monde entier souffre depuis le ois d’avril… » (p. 19)

Ce que j’ai moins apprécié c’est la tournure que la fin du récit et notamment le dernier chapitre (même s’il faut avoir en tête que le roman est écrit et publié sous l’occupation) : une politique nataliste est mise en place, la polygamie est instaurée pour repeupler la terre, la femme n’est qu’un ventre à féconder, l’école et l’instruction n’est réservée qu’à une élite, les livres sont brûlés pour éviter la culture et que des hommes construisent des machines pour se faciliter la vie. Chacun doit sentir les efforts que la vie nécessite.

Un roman apocalyptique donc qui mérite d’être lu, pour ma part, les dix dernières pages me m’ont pas semblé essentielles et m’ont même agacées.

Notre été

un bilan pour trois mois qui ont défilé / juin ou le retour de la pluie / une atroce soirée qui a mis ma patience à rude épreuve / les derniers contrôles mais surtout les dernières copies / la corvée des inscriptions / lui choisir des fleurs pour ses 34 ans / notre maison dans un mois / un lundi chômé bien agréable / cette relation conflictuelle avec mon grand / le temps défile / croiser les doigts / géniale journée à Versailles avec mes 6e…. merveilleux !/ « on s’est éclaté Madame ! »/ les yeux des élèves qui pétillent après cette journée / leurs mimes extraordinaires / le câlin de Raphaël à la fin de cette journée / celui qui me faisait croire qu’au CP on ne pouvait mettre que des shorts / le temps des bulletins / regarder depuis notre lit le feu d’artifice / et quelques cartons de plus / sieste du dimanche et panne de lecture / portes ouvertes « madame vous êtes mon top 3 des meilleurs prof de ma vie ❤ » oh merci Lolita /  le petit qui dénonce son frère « maman, il a dit un vocabulaire interdit » ❤ / leur pestacle qu’ils répétent pour leur père, les larmes de mon petit qui ne se souvient pas / sourire devant tant d’amour / les dernières heures dans la torpeur de la 212 / réunions à n’en plus finir / compter les semaines / et toujours en panne de lecture / un mariage caniculaire / »maman moi je voudrais bien un peu de fraîcheur » ❤ / le temps des adieux / un accident de taxi / fébrile attente / la signature tant attendue / nouvelle vie au 82 / et débuter les travaux tous les quatre / retrouver le goût de la lecture avec Né d’aucune femme de Franck Bouysse / « moi je veux peinturer » / ceux qui s’inventaient des vies et ceux qui bricolaient / « là on disait qu’on faisait un feu » / se construire notre cocon / lessiver, peindre, poncer, enduire, percer, casser… le tout en pleine canicule / mais aussi rêver et imaginer / pause barbecue autour d’une piscine / nos réunions de chantier entre amoureux / cette signature / amis, camion, remorque, famille… au-revoir le 69 / une semaine pour tout changer et les enfants chez mamie et papé / dessiner ma future nouvelle bibliothèque / casto, Leroy Merlin, Truffaut / les retrouver et prendre la route des vacances / baignade et pèche aux crabes… la douceur de nos vacances / les sorties glace du soir / notre splendide randonnée / ceux qui domptaient les vagues / nos apéros / mes nuits de lecture / son cauchemar de compote écrasée / finir au petit matin la saga de L’amie prodigieuse / sa très très grosse bêtise et nos 3h de nettoyage / de retour / les premiers moments tous les quatre chez nous / ceux qui découvraient leurs chambres / apprivoiser ce lieu / celui qui avait du mal à partager les jouets / les laisser vider leurs cartons / reprendre les pinceaux, la ponceuse, les tournevis / pause ciné à quatre « je me demande ce qui se passe dans le film » / son coin lecture qui devient un coin sieste / le coup de jeune à l’armoire de ma grand-mère / cartable trouvé / les apprentis électricien / profiter de notre petit terrain / profiter des dernières soirées estivales / les entendre jouer « en haut » / vider des cartons / aménager / « tu peux faire des pâtes au barbecue ? / l’été touche à sa fin, pas nos travaux / sa première dent tombée / PAI et paniers-repas / préparer la rentrée / quelques jours avec 3 enfants / ceux qui étaient pressés d’aller à l’école / et retrouver les collègues / la petite déception de mon emploi du temps mais plein de projets motivants / aller consulter leur liste de classe / et bientôt les premières copies / et bientôt ses premiers devoirs / et bientôt sa première rentrée / et bientôt retrouver le temps de la peinture, de la pâte à modeler, des sorties à la bibliothèque et autres activités ❤ mais avant prendre le temps de lire la dernière histoire de cet été si particulier

 

Va et poste une sentinelle. Harper Lee

Va et poste une sentinellePas de bilan de lecture estivale, l’été fut peu propice à la lecture cependant il est grand temps d’écrire mon avis sur celle qui ma dernière lecture de l’été. Je suis mitigée sur cette lecture, j’ai eu du mal à entrer dedans, à retrouver l’univers que j’avais aimé dans Ne tirez pas sur l’oiseau moqueur. En réfléchissant je me dis que même si on retrouve l’héroïne, Scout, les deux romans n’ont absolument rien à voir. Le monde de l’enfance est bel et bien terminé. Indépendante et émancipée, Scout a quitté l’Alabama et sa petite ville de Maycomb pour vivre à New York. Va et poste une sentinelle raconte son retour sur les terres de son enfance et sa confrontation avec son père Atticus au milieu des années 50.

Ce roman propose une réflexion sur l’évolution de la société et notamment la question raciale. Confrontée à une société new yorkaise plus ouverte, Scout découvrir ses proches sous un nouveau jour…  Scout découvre qu’Atticus, cet homme intègre et défendeur des opprimés, siégeant au conseil des citoyens à côtés de ceux qu’il détestait. La question ségrégationniste est donc au cœur de ce roman. Et c’est d’ailleurs après un démarrage que j’ai trouvé assez lent ce qui relance le roman, lui donne son rythme et son intérêt.

« Je ne comprends pas comment tu peux vivre là-bas avec eux.

– Mais on n’a pas conscience de leur présence. On travaille avec eux, on ange avec eux et grâce à eux, on prend le bus avec eux, et on ne les remarque pas, à moins de le vouloir. Je ne me rends jamais compte qu’un gros type noir est assis à côté de moi dans le bus jusqu’au moment où je me lève pour descendre. On ne les remarque pas, tout simplement.

– Oui, eh bien moi je t’assure que je les ai remarqués. Tu dois être aveugle ou je ne sais quoi.

Aveugle, oui, c’est exactement ce que je suis. Je n’ai jamais ouvert les yeux. Je n’ai jamais pensé à regarder les gens au fond de l’âme, je n’ai jamais regardé que leur visage. Aveugle comme les pierres…  » (p.213)

Pour finir une petite citation de saison : « Même la rentrée des classes était grosse de promesses – les vieilles querelles ranimées, les amitiés renouées, les semaines passées à devoir réapprendre tout ce qu’on avait oublié durant l’été. L’automne était la saison des soupers chauds, où l’on pouvait profiter des vrais repas pour lesquels, trop engourdi de sommeil au matin, on n’avait pas d’appétit. » (p. 174)

L’enfant perdue. Elena Ferrante

L'enfant perdue J’attendais cet été pour ouvrir ce quatrième tome de la série. Comme un petit rituel estival… J’ai commencé cette série il y a quatre ans sur mon lieu de vacances et depuis chaque été j’ai lu un des tomes. Quel plaisir une fois encore de retrouver Elena et Lila !

Dans ce dernier tome, Elena et Lila sont adultes. Comme le sous-titre l’indique, il s’agit de suivre la maturité et la vieillesse des deux héroïnes. Elena est en passe de devenir une écrivain célèbre et reconnue. Sur le plan personnel et amoureux, c’est plus compliqué. Elle vit d’escapades avec son amant Nino Sarratore entre Naples, Florence et quelques excursions en France pour voir ses éditrices. Elle vit sa passion amoureuse en laissant ses filles Dede et Elsa à sa belle-mère ce qui entraîne une confrontation immédiate avec  la famille de Pietro. Au fur et à mesure du roman, la vie d’Elena se stabilise et elle trouve une forme d’apaisement. Elle s’installe à Naples dans son ancien quartier, Pietro se révèle finalement un père attentionné, Elena est indépendante et épanouie parvenant à renouer avec ses filles et à vivre de son écriture. Cependant le roman soulève aussi (de manière discrète tout de même) les difficultés d’être une femme écrivain en Italie entre jalousie, rôle de la presse et revenus aléatoires.

« A ce moment-là, que pouvais-je désirer de plus ? Mon nom, le nom d’une moins-que-rien, était définitivement devenu celui de quelqu’un. » (p.376)

Lila, qui cherche à rentrer en contact avec Elena, reste un personnage ambigu. Difficile de savoir ce qu’elle a derrière a tête. Elle essaie d’avertir Elena du caractère de Nino mais sans dire tout ce qu’elle sait. Elle est toujours dans l’arrière -plan d’Elena mais le drame ultime qui va bouleverser la vie de deux amies la remet au centre de l’intrigue et fait revenir l’histoire de deux poupées perdues de leur enfance.

Ce tome est beaucoup plus sombre que les précédents, il est marqué par la perte. Perte de l’enfant comme son titre l’indique, perte des proches (de nombreux personnages décèdent, d’autres partent en Amérique), et surtout perte des illusions. l’amour pour Nino se révèle décevant.

Je me suis délectée de ce roman mais je reconnais que je suis un peu triste de les quitter et de me dire que c’est terminé, elles ont traversé mes quatre étés et si vous n’avez pas déjà lu cette saga, je vous la conseille fortement. Et vous pouvez relire mes avis sur les premiers volumes : Le nouveau nom , L’amie prodigieuse et enfin Celle qui fuit et celle qui reste.

Né d’aucune femme. Franck Bouysse

Né d'aucune femmeJe ne savais pas du tout à quoi m’attendre avec ce roman à la couverture si particulière. J’en suis ressortie chamboulée, c’est un roman très fort. Je l’ai terminé il y a plusieurs semaines et cette impression demeure. C’est un roman qui continue de tournoyer dans ma tête, c’est un roman vibrant parce que la vie de Rose est tellement poignante. C’est un roman dans lequel la noirceur m’a surprise, c’est un roman dans lequel je me suis laissée surprendre par la violence, la folie des hommes et en même temps cette beauté des mots et de l’écriture.

Né d’aucune femme est le récit bouleversant de Rose. Petite fille de la campagne, elle vit avec ses trois sœurs et leurs parents une vie de paysanne simple. Mais la misère est là. Rose est vendue pour quelques pièces par son père. Une nouvelle vie l’attend aux Forges. Rose raconte ce qu’elle vit aux Forges, elle travaille, elle subit son sort sans comprendre qu’elle a été vendue. Elle est confrontée à la violence des adultes, à la cruauté, à l’innommable. Rose se réfugie dans un couvent où elle écrit sa vie, l’écriture lui permet de se soulager, d’apaiser son esprit et son corps qui ont tant souffert. Elle réfléchit à la question de la maternité, s’interroge, pose des mots sur sa douleur.

« Devoir un jour emmener ma fille au cimetière, avant que j’y sois rendue, ça, je pourrais jamais le supporter.

C’était rien qu’un stupide accident, tout va bien maintenant…

Une mère, c’est fabriqué pour s’inquiéter, y a rien à faire contre. »

Ce roman c’est donc Rose, mais aussi Gabriel le prête qui récupère le manuscrit de Rose, qui lit mais c’est également Edmond, le colosse fragile et émouvant.

Avec Né d’aucune femme j’ai découvert une oeuvre vibrante et une écriture, une plume sensible, poignante, sombre, une écriture que je ne suis pas prête d’oublier.

« Il m’a saisi le poignet, m’a déplié les doigts un par un, puis il a déposé le couteau dans ma main, et a replié mes doigts par-dessus, tous à la fois ce coup-ci. Je me suis lassé faire. Il a lâché mon poignet. Je savais pas quoi dire. Je comprenais pas ce que signifiait ce cadeau qu’il me faisait, pas un outil, plutôt une arme pour me défendre, et ça m’a noué encore un peu plus la gorge. Ce n’est pas de moi qu’il faut te méfier, petiote, c’est pas de moi, il a répété avant de tourner les talons. » (p.90)