La petite fille du Vel d’Hiv. Annette Muller

La petite fille du Vel d'HivToujours dans les lectures pour mes élèves… Je viens de découvrir ce court roman autobiographique qui raconte l’histoire d’Annette, 9 ans, une des rares enfants à avoir survécu à la rafle du Vel d’Hiv en Juillet 1942. Annette raconte la rencontre de ses parents, son quotidien de petite fille au début de la guerre, puis les changements, l’étoile juive, l’interdiction d’aller à la bibliothèque, et comment une nuit des soldats sont venus les chercher, elle, sa mère et ses trois frères ; elle raconte la panique de sa mère, cette femme si digne, si forte, comme elle se met à genoux à supplier les soldats, à les implorer d’épargner les enfants; elle raconte comment il faut se préparer comment vite, comment un soldat jette sa poupée reçue pour son anniversaire quelques semaines plus tôt. Elle raconte le regroupement au vélodrome d’hiver, elle décrit les corps entassés, la promiscuité, l’absence d’hygiène, les pleurs, les cris, la faim qui tiraille, qui déchire, qui tue ; l’absence des hommes (son père s’était caché pensant que les femmes et les enfants seraient protégés). Elle décrit les séparations entre les mères déportées pour aller travailler et les enfants envoyés « ailleurs », la perspective des camps de Beaune-La-Rolande, Drancy, Pithiviers… elle décrit comment sa mère parvient à faire échapper les deux aînés, son petit frère Michel et elle étant trop jeunes pour fuir dans Paris.

Annette raconte donc ce parcours et puis la suite… les départs et puis la pension catholique: les leçons, les dortoirs, les autres enfants de déportés. Elle raconte comment elle a survécu, comment ils ont survécu et comment ils attendaient leur mère lors des retours des déportés… cet espoir qui s’amenuise, sa peine  et sa culpabilité d’avoir refusé de dormir près de sa mère une dernière nuit…Elle raconte les bombardements et les nuits dans les caves. 

C’est un récit très digne, le regard d’une fillette sur cette enfance et sa vie en pension catholique. Se cacher, oublier son identité juive, oublier pour survivre… La préface écrite par Hélène Mouchard-Zay est très intéressante, elle y explique l’histoire de ce texte : le refus des éditeurs dans les années 70 et puis un long chemin jusqu’à la publication de ce texte en 1991. C’est touchant, c’est poignant.

« A Rachel Muller, ma mère, dont il reste un nom  gravé sur le monument de Beaune-La-Rolande. »

« Les dernières fois que nous sommes allés à Bobigny, quand en descendant de l’autobus, nous prenions la longue route étroite […] nous apercevions au loin, se dressant dans le ciel bleu, des tours noires gigantesques. C’étaient les tours de Drancy. Les tours des Juifs. On le savait, on en parlait à voix basse. Drancy-les-tours, Drancy-le-trou-aux-Juifs où se passaient des choses horribles, innommables. […] Beaucoup de Juifs autour de nous disparaissaient. Ils étaient là et, subitement, ils n’étaient plus là. On les mettait dans ces tours d’où ils ne revenaient jamais. Un voile épais de mystère, de murmures effrayés, de larmes, les recouvrait. » (p. 55)

Max. Sarah Cohen-Scali

MaxAprès ma lecture de La goûteuse d’Hitler de Rosella Posterino, j’avais envie de poursuivre mes lectures sur la seconde guerre mondiale. J’ai donc ouvert Max de Sarah Cohen-Scali, roman pour les adolescents sur les pouponnières nazies. Mais finalement roman pour tout le monde, un roman qui nécessite de la maturité. Ce sujet est intéressant, l’écriture agréable et l’histoire marquante. Certaines pages coupent le souffle, notamment l’histoire du ghetto de Varsovie, j’ai lu ce chapitre une grosse boule dans la gorge. Ou bien encore lorsque les « sélections » des enfants sont effectuées pour les trains, Dauchau, Treblinka… Mais aussi lorsque le narrateur décrit les SS qui, de nuit, vont kidnapper les enfants polonais, juifs ou qui n’étant pas en adéquation avec la race aryenne… ces enfants arrachés de leurs lits en plein sommeil, les cris des parents, la peur des enfants jetés dans les camions…. ce récit fait froid dans le dos, c’est glaçant.

Reprenons, il s’agit du récit de Max, c’est lui le narrateur. Il naît dans une pouponnière nazie et suit la formation du programme Lebensborn, programme qui vise à la sélection des meilleurs petits aryens et à leur reproduction pratiquées par les nazis.

« Parce que vous ne le savez sans doute pas, mais je ne suis pas le seul bébé à venir. Nous sommes des dizaines et des dizaines en route, la naissance des suivants est déjà programmée de longue date. Les dizaines deviendront des centaines, les centaines, des milliers. Nous allons former une véritable armée ! » (p.10)

Né sans amour puisque sorti du ventre d’une Frau sélectionnée pour les critères répondant à ceux de la race aryenne et d’un officier SS, sélectionné sur les mêmes critères, Max est élevé à la pouponnière selon tous les préceptes déterminés par Hitler. Toutes ses pensées, depuis sa naissance, sont déterminées par l’éducation nazie. Il est élevé pour être le parfait allemand nazi. Il ne connaît que ça, n’a aucun recul, aucune vision du monde extérieur… bref tout ce système lui semble logique, cohérent et il y participe avec énormément d’application et de dévouement : « Toutes seront fécondées par des SS ! Une semence aryenne. Un réceptacle diversifié mais trié sur le volet, et, au final, un produit unique. Nous. L’armée des enfants blonds aux yeux bleus. L’armée du futur. » (p.60)

J’ai détesté Max lorsqu’il dénonce des enfants ou des mamans cachés (mais en même temps peut-on lui en vouloir ?), je l’ai souvent détesté en fait… mais ce récit montre aussi comment il évolue grâce à une rencontre déterminante.

C’est un récit glaçant, très documenté. C’est un roman que je n’ai pas lâché, ce petit Max formaté dès sa naissance, peut-on lui en vouloir ? comment pourra-t-il évoluer ? comment peut-il concevoir que tout ce qu’on lui a appris est faux ? C’est un excellent roman que je vous recommande vivement.

« Il a eu un trou de mémoire, Wolfgang, pile à ce moment-là. Alors que la veille, à la dernière interro surprise, il avait eu tout bon. Sans même copier sur moi. Ce trou de mémoire lui a valu un trou dans la tête. »

« J’ai tenu bon quand j’ai vu le reste du ghetto. Tous ces gens qui étaient si maigres parce qu’ils crevaient de faim, sales, vêtus de haillons, rongés par les maladies, à cause du manque d’hygiène et de nourriture. Ils étaient en train de mourir à petit feu, tués par les salopards de Boche qui les avaient enfermés dans ce quartier pourri !… Et dans le tramway, rien, aucune réaction des voyageurs. Pour eux, ce qui se passait à l’extérieur, c’était normal. » (p.271)

 

 

La goûteuse d’Hitler. Rosella Posterino

La gouteuse d'HitlerLa goûteuse d’Hitler, c’est l’histoire de Rosa Sauer, inspirée de l’histoire de Margot Wölk,  choisie pour être goûteuse d’Hitler. Mais elle n’est pas la seule, elles sont un peu groupe que les SS viennent chercher chez elles, ils les emmènent dans le réfectoire du quartier général d’Hitler, situé en Prusse orientale pour qu’elles goûtent. Ensuite elles restent une heure afin de vérifier qu’il n’y a pas de poison puis les SS les raccompagnent chez elles. Être goûteuse d’Hitler c’est, pour Rosa, se dire qu’elle peut mourir à tout moment mais c’est aussi avec des repas quotidiens. Lors de ces repas, les femmes se livrent un peu, se dévoilent très légèrement, des amitiés naissent mais aussi des rivalités. Ces femmes sont unis à un même sort.

« Mon estomac ne bouillonnait plus : il s’était laissé coloniser. Mon corps avait absorbé la nourriture du Führer, la nourriture du Führer circulait dans mon sang. Hitler était sain et sauf. Et moi, de nouveau affamée. » (p.18)

Rosa vient de Berlin, elle est « l’étrangère », un peu isolée dans ce groupe, elle est la proie d’Elfriede, personnage mystérieux que Rosa ne comprend pas. Rosa est venue en Prusse habiter chez ses beaux-parents qui tiennent une ferme. Son mari, Gregor, s’est engagé dans l’armée comme Allemand, pas comme nazi, se remémore-t-elle souvent. Elle l’attend en songeant à leur unique année de mariage qu’ils ont connu. Elle a hâte de pouvoir reprendre sa vie. La solitude, le poids du secret, les doutes, le manque d’amour… Etre goûteuse c’est aussi être en contact avec le cuisinier d’Hitler, Kümmel mais aussi les différents SS qui travaillent dans ce quartier général, notamment Ziegler. Le roman montre la guerre du poids de vue des Allemands mais surtout du peuple allemand, c’est intéressant mais j’aurais aimé que cet aspect soit plus étoffé.

« Le Führer est resté seul, or la mort est à l’affût, un phénomène qui échappe à tout contrôle, un adversaire qu’on ne peut pas mater. J’ai peur. De quoi, petit loup ? De la grosse Hollandaise qui a essayé de m’embrasser devant tout le monde aux Jeux Olympiques de Berlin. Que tu es bête. J’ai peur des traîtres, de la Gestapo, du cancer de l’estomac. Viens ici, mon petit, je vais te masser le ventre, tu verras, ces coliques vont disparaître. Tu as mangé trop de chocolat. Le poison, j’ai peur du poison. Mais, je suis là : tu ne peux pas avoir peur. Je goûte ta nourriture comme une maman verse sur son poignet le lait du biberon. […] Je suis là, petit loup. Grâce à mon dévouement, tu peux te sentir immortel. » (p.238)

Il s’agit d’un plus d’un roman que d’un récit historique. L’Histoire sert de contexte mais n’est finalement que peu traité. Je regrette la construction de la fin du roman : écrit uniquement par prolepse, j’aurais aimé connaître plus précisément la manière dont Rosa a vécu la fin de la guerre, comment elle a réappris à vivre (je ne peux rien dévoiler des événements) mais on la retrouve en 1990, vieille femme, et on découvre des bribes de vie à rebours.

« Comment elle disait la chanson déjà ? Dix petits râleurs : même les enfants la connaissaient. Si tu n’es pas sage, je t’envoie à Dachau, menaçaient les parents. Dachau au lieu de l’ogre ; Dachau, le lieu de l’ogre. » (p.259)

La Résistible Ascension d’Arturo Ui. Bertholt Brecht

Irrésistible ascension d'Arturo UiUn peu de théâtre… voici une pièce qui décrit les mécanismes de la montée au pouvoir d’Hitler. Bertholt Brecht en transposant les événements aux Etats-Unis, plus précisément à Chicago décrit l’accession au pouvoir d’Hitler. Dans ce milieu de gangsters, une crise sans précédent règne. Les marchands de chou-fleurs tente d’obtenir des subventions de la ville. De son côté, Arturo Ui, gangster en manque de reconnaissance, chercher à s’introduire dans le trust. A la fin de nombreuses scènes, un panneau explicatif vient préciser et mettre en parallèle les événements se déroulant en 1933 en Allemagne. Cette pièce est donc une fable acerbe sur le nazisme et le personnage d’Hitler.

Arturo Ui est un être en mal de reconnaissance : « Je veux juste une chose : ne pas être méconnu ! ». Brecht montre la manipulation, la violence, les mensonges répétés, les pressions exercées auprès de la justice par exemple… l’arme aux poings, les gangsters n’hésitent pas à enlever quiconque les dérange ou pourrait les déranger. Ui prend de l’ampleur, prend des cours de maintien et de diction afin de parler aux peuples car « il va de soir que c’est pour les petites gens » (scène 6) qu’il fait tout cela. Chaque personnage a son modèle historique que l’ont reconnait : Goring, Ernest Röhm, Goebbles…

La pièce est étouffante… chacun y va de son petit intérêt et les quelques marchands de légumes qui se révoltent « Personne n’arrête cette peste ? » (scène 9) sont vite contraint au silence. Ui est un petit être souffrant et calculateur qui se sent investi d’une mission faisant sans cesse référence à cette foi « Ce qu’ils n’ont pas, c’est la foi profonde, qu’ils sont prédestinés à être le guide ».

IMG_4779Je sors de la représentation à la Comédie Française. La mise en scène de Katharina Thalbach, est saisissante : le monde de Chicago est pris dans cette toile d’araignée maîtrisée par le grand banditisme américain. Voir cette pièce la fait percevoir autrement, les mécanismes sont encore plus clairs et Arturo Ui fait encore plus peur ! Les discours qu’il fait sont effrayants, encore gestuels, tonalité, décor… l’univers des gangsters disparaît dans ces passages et on est plongé en pleine Allemagne nazie.

Prologue

Apprenez donc à voir au lieu de rester béats et agissez au lieu de parler encore et encore. Sur le monde ça aurait presque imposé sa loi ! Les peuples se sont montrés les plus forts. que personne ne triomphe trop vite toutefois – Le ventre est encore féconds d’où ça sort. »

La Résistible Ascension d’Arturo Ui. Bertholt Brecht, L’Arche