La mort à Venise. Thomas Mann

La mort à VeniseJe vais avoir du mal à parler de cette nouvelle car j’ai eu du mal à la lire. C’est une nouvelle dans laquelle il ne se passe pas grand chose : un vieil écrivain, Aschenbach, en plein renommée, décide de se rendre à Venise. Il y croise le regard d’un beau Polonais,  un jeune adolescent, Tadzio, dont il tombe éperdument amoureux. Malgré l’épidémie de choléra qui sévit à Venise, il décide de rester dans cette ville qui se vide de ses touristes.

« Il ne s’était pas attendu à la chère apparition ; elle venait à l’improviste et il n’avait pas eu le temps d’affermir sa physionomie, de lui donner calme et dignité. La joie, la surprise, l’admiration s’y peignirent sans doute ouvertement quand son regard croisa celui dont l’absence l’avait inquiétée, et à cette seconde même Tadzio lui sourit, lui sourit à lui, d’un sourire expressif, familier, charmeur et plein d’abandon, dans lequel ses lèvres s’entrouvrirent lentement. C’était le sourire de Narcisse penché sur le miroir de la sourire, ce sourire profond, enchanté, prolongé. (p. 90)

IMG_5114Il faut lire cette nouvelle en ayant en tête la mythologie. Les références à la culture hellénistique sont très nombreuses et même si le sujet traité ressemble de très près au roman de Sandor Marai, Le Premier Amour , le traitement est totalement différent. Ici l’écriture est très complexe, tout est dans le détail, dans l’analyse psychologique et les multiples interférences culturelles. C’est une langue savante qui est utilisée (ce qui m’a parfois perdue d’ailleurs mais que j’ai aussi beaucoup admirée).

 

A comme aujourd’hui. David Leviathan

A comme aujourd'huiQuelle surprise ! Sans douter de ma conseillère et super copine Bab, en lisant la quatrième de couverture, je n’étais pas emballée. Elle m’a assurée que c’était super pour mes 4e, que c’était un récit percutant et palpitant et je dois avouer qu’une fois de plus elle avait raison !

A la lecture de la quatrième de couverture, je m’attendais à un récit de science-fiction, un récit futuriste voire fantastique, genres auxquelles je ne suis pas du tout adepte. Mais pas du tout, j’ai adoré et c’est finalement beaucoup plus réaliste que le résumé le laisse penser.

A comme aujourd’hui est un récit captivant et rapide à lire (de courts chapitres, des journées et des actions qui s’enchaînent, une écriture assez simple), idéal donc pour des adolescents.

Chaque matin, A se réveille dans un corps différent, un corps qu’il doit apprendre à gérer. Il est dur de changer chaque jour de corps, de famille, de maison, d’amis… A ne peut rien garder, n’avoir aucune attache, aucun lien. Pourtant A tient parce qu’il a une conscience et parce qu’il s’est imposé des règles : il ne veut pas bouleverser la vie de ceux à qui il emprunte le corps.  Mais lorsque A rencontre Rhiannon, tout est différent, il tombe amoureux… il veut rester dans sa vie : « Aujourd’hui, la situation est plus grave. C’est une chose de tomber amoureux. C’en est une autre de prendre conscience que quelqu’un tombe amoureux de vous, et de se sentir une responsabilité envers cet amour. » (p. 41).

A comme aujourd’hui est donc une belle histoire d’amour qui insiste sur la différence entre l’intérieur, notre personnalité, et l’extérieur, notre enveloppe corporelle. C’est une réflexion sur l’identité mais aussi un récit sur la tolérance car A occupe différents corps, Rhiannon les accepte. A travers ces différents corps et ces différentes vies d’adolescents, le roman aborde différents thèmes : la drogue, l’amitié, la dépression, le suicide, l’homosexualité…

« Quand on est cantonné dans le même corps, il est difficile de se faire vraiment une idée de ce qu’est la vie. Chacun demeure enfermé dans sa propre perspective. Tandis que lorsqu’on change soi-même chaque jour, on accède plus facilement à l’universel. Et cela à travers les détails les plus ordinaires. On se rend compte que les cerises n’ont pas le même goût en fonction de celui qui les mange, qu’un bleu n’a pas la même teinte selon qui le regarde. On découvre tous les rituels étranges auxquels les garçons ont recours entre eux afin de se témoigner de l’affection sans en avoir l’air. On apprend que si un parent vous lit une histoire le soir, c’est qu’il est sans doute un bon parent, car tant d’autres n’ont jamais le temps de ça. On apprend à reconnaître la valeur de chaque journée, car elles sont toutes uniques. Observer le monde à partir d’une multitude de points de vue m’a permis d’en éprouver toutes les dimensions. » (p. 148)

Seul petit (mais petit) bémol, je dois reconnaître que la fin m’a quelque peu déçue, certes c’est d’une grande générosité et un sacrifice extrême de la part de A mais j’ai trouvé ça un peu facile comme solution.

A comme aujourd’hui, David Laviathan, Edition Gallimard-jeunesse, octobre 2017

 

Les Rêveurs. Isabelle Carré

Les rêveursDifficile de savoir par où commencer. Dans ce premier roman, Isabelle Carré nous raconte son enfance dans les années 70. Ce fut une enfance particulière dans une famille non conformiste, une famille avec une once de folie, beaucoup de rêves et pas mal d’insouciance.

Le récit est touchant, Isabelle Carré décrit ce qu’elle ressentait enfant; ce qu’elle comprenait ou ne comprenait pas face à ce monde des adultes désorientant, des adultes qui se comportent parfois comme des enfants. Bizarrement j’ai parfois pensé à En attendant Bojangles sûrement pour l’enfance hors marge et puis parce qu’il s’agit d’une famille avec une fêlure.

Je suis troublée d’imaginer cette première rencontre entre mon père et ma mère. […] Je sais qu’elle était perdue, complètement seule, et qu’il a sans doute fait le premier pas. Tout l’effrayait, elle ne pouvait prendre aucune initiative. Il l’a pris en main, les a portés, elle et son enfant. Je sais combien cet homme a changé le cours des choses, a transformé sa vie, ses connaissances, puis modifié ses désirs et ses habitudes, de quelle façon il a bouleversé son regard sur le monde, sa façon d’être au monde… » (p. 34)

Aucune chronologie dans ce récit, elle raconte l’histoire de sa mère, puis la rencontre avec son père, son père qui plus tard s’affirmera et revendiquera son identité sexuelle, sa liberté et sa solitude dans son studio à quinze ans, sa vie en marge. Elle raconte sa solitude, ce sentiment d’être différente, cette difficulté à vivre, ce mal-être d’adolescent, son parcours semé de heurts jusqu’à trouver une porte de secours, le théâtre… un appui, un soutien pour se donner envie d’exister.

« Mais comment ? Comment font les gens ? Pourquoi personne n’a encore écrit une vraie « vie : mode d’emploi », ce serait plus qu’utile  ! » (p. 133)

L’écriture est pudique (même si, paradoxalement, Isabelle Carré en dévoile beaucoup sur sa famille). L’écriture est douce, sensible. On y sent une humanité profonde et une douceur, aucun jugement ou reproche, on sent une fragilité mais également une force qui donne une forme d’assurance.

Les Rêveurs. Isabelle Carré. Edition Grasset, janvier 2018

Aquarium. David Vann

AquariumPar où débuter ? Ce roman m’a surprise… je ne savais pas à quoi m’attendre et au fil des pages, je craignais d’en découvrir plus… une lecture en apnée un peu angoissante.

Ça commence tout doucement à l’aquarium. Des allées sombres, une petite fille qui connaît tous les poissons, un monde métaphorique qui fait écho à son univers mais qui lui offre aussi une bulle d’oxygène, de quoi s’échapper de son quotidien. Une jeune adolescente, Caitlin, douze ans, se réfugie à l’aquarium tous les soirs après l’école en attendant que sa mère vienne la chercher après son travail. Elle admire les profondeurs marines et connaît le moindre de ses habitants. C’est là qu’elle rencontre un vieil homme qui partage sa passion et bientôt ses discussions.L’homme révèle son identité, lorsque la mère de Caitlin découvre cela, le récit bascule d’une façon inattendue, pour moi… J’ai trouvé qu’à ce moment -là, le personnage de la mère prend une tout autre dimension, elle se révèle également mais d’une façon cruelle, violente. J’ai eu du mal à éprouver de l’empathie pour cette mère ou même de la compassion tant ce qu’elle fait subir à sa fille m’a semblé violent… (même si ce qu’elle a subi l’est tout autant).

Aquarium lectureJ’attendais le dénouement avec impatience… après une telle montée en violence et un tel drame, comment le roman pouvait s’achever ? Je n’avais aucune envie que le drame continue tellement je me sentais mal à l’aise et en même temps une fin heureuse me semblait inenvisageable… Comment imaginer un apaisement des tensions et qu’une vie « ordinaire » puisse reprendre après de tels actes et de telles révélations ? Mais une fois de plus j’ai été surprise, l’auteur trouve une parade… un entre-deux où une forme de « paix » est rétablie. Et pour nous aussi, lecteur, je suis sortie « soulagée » mais pas indemne de cette fresque familiale.

Et puis dernier élément que j’ai aimé de ce roman, c’est l’amour, un amour juvénile… une page de douceur et de sensualité… pudeur, grâce, désir… de belles lignes sur un amour qui vient adoucir le drame et guérir ou plutôt apaiser les blessures du passé…

« La vraie vie ressemblait davantage à l’océan, où n’importe quel prédateur pouvait surgir d’un instant à ‘autre. » (p. 56)

Une lecture surprenante, glaçante, marquante… et un billet totalement décousu 😉

David Vann, Aquarium, Gallmeister, octobre 2016